De la lettre à Internet : communiquons-nous désormais en temps réel ?
L’ESSENTIEL Dans la Présence à distance. Des lettres de l’Antiquité aux réseaux sociaux , paru en septembre 2026 aux éditions Flammarion, Jérôme Bourdon explore notre rêve très ancien de communication (quasi) immédiate.
Le désir d'une communication quasi immédiate avec ses proches n'est pas une invention récente, mais remonte à l'Antiquité. Dès le Nouvel Empire égyptien (1552-1070 av. J.-C.), des poèmes évoquent l'impatience d'un amant souhaitant que sa lettre arrive aussi vite qu'un messager royal. Les premiers systèmes postaux, comme ceux de l'Égypte ancienne, de la Chine ou de l'empire néo-assyrien (IXᵉ siècle av. J.-C.), utilisaient des messagers à pied ou à cheval pour transmettre des messages sur de longues distances. Ces services, initialement réservés à l'administration des empires, ont rapidement inspiré le rêve d'une communication rapide entre individus, bien au-delà de leur fonction initiale de surveillance territoriale.
Avant l'invention de la poste moderne, les messages étaient transmis par des messagers personnels, souvent des esclaves ou des affranchis, ou par des amis ou parents de confiance. Dans les empires maritimes comme la Grèce ancienne ou l'Angleterre moderne, les capitaines de navires transportaient aussi du courrier. À Rome, les messagers étaient appelés tabellarii, transportant des tablettes de cire (tabellum) pour les messages courts ou des rouleaux de papyrus pour les correspondances plus longues. Les puissants, les villes et les monastères disposaient de leurs propres réseaux de messagers, garantissant une transmission plus fiable, mais toujours soumise aux aléas des voyages.
Au XVᵉ siècle, les princes de Milan ont créé les premières postes publiques en Europe, accessibles à tous. Ces services, réguliers et ouverts au public, ont introduit des horaires fixes pour l'envoi et la réception des lettres, créant une nouvelle forme d'attente structurée. Les usagers pouvaient suivre l'itinéraire de leurs lettres grâce à des cartes postales et planifier leurs réponses en fonction des horaires de départ et d'arrivée. Madame de Sévigné, dans ses lettres à sa fille au XVIIᵉ siècle, illustre cette nouvelle relation au temps et à l'espace, où la distance était mesurée en jours de voyage plutôt qu'en unités de temps modernes.
En 1839, la réforme britannique de Rowland Hill, connue sous le nom de poste à un sou, a marqué un tournant en rendant le service postal accessible et bon marché. Cette innovation a entraîné une explosion du volume de courrier : entre 1874 et 2006, le nombre de lettres envoyées chaque année dans le monde est passé de 6,2 milliards à 4 235 milliards. Bien que le XXᵉ siècle ait vu l'émergence du téléphone, de la radio et de la télévision, la poste de masse est restée un pilier des communications, avec des innovations comme la carte postale, qui a résisté jusqu'à l'ère numérique.
Le télégraphe électrique, inauguré en 1844 par Morse, a été perçu comme une révolution, offrant une communication quasi instantanée sur de longues distances. Pour la première fois, un message pouvait être transmis à des centaines de kilomètres en quelques minutes, créant le mythe de la mort de la distance. Cependant, cette instantanéité était relative : il fallait se rendre à un bureau de poste pour envoyer un télégramme, et la transmission pouvait prendre plusieurs minutes. Malgré ces limites, le télégraphe a marqué le début d'une nouvelle ère où la vitesse de communication est devenue un enjeu central.
Avec l'arrivée de l'email, puis des SMS et des applications comme WhatsApp, la communication en temps réel est devenue une réalité quotidienne. Pourtant, cette expression, popularisée après la Seconde Guerre mondiale pour décrire les capacités de calcul des ordinateurs, est souvent utilisée comme un argument marketing pour promettre une connexion instantanée avec autrui. En pratique, des obstacles persistent : le lag (décalage technique), le buffering (mise en mémoire tampon), les pannes de réseau ou les défaillances des serveurs. Ces problèmes rappellent que l'instantanéité parfaite reste un idéal difficile à atteindre.
Même lorsque la technologie le permet, le temps réel social – c'est-à-dire une communication authentiquement simultanée et mutuellement désirée – reste rare. Plusieurs facteurs entrent en jeu : les décalages horaires, qui obligent à planifier des rendez-vous pour être en ligne au même moment ; la dispersion de l'attention dans un monde saturé de notifications ; ou encore le ghosting, pratique moderne où une personne cesse soudainement toute communication sans explication. Ces réalités montrent que la communication instantanée ne dépend pas seulement de la technologie, mais aussi des désirs et des contraintes humaines.
Le rêve d'une communication télépathique, où les pensées pourraient être transmises instantanément, remonte au XIXᵉ siècle. Aujourd'hui, des scientifiques explorent cette possibilité, entre fascination et inquiétude face à l'idée d'une intrusion permanente dans l'esprit d'autrui. Ce désir d'immédiateté reflète une quête ancienne de connexion parfaite, où la distance et le temps seraient abolis. Pourtant, comme le souligne l'auteur Jérôme Bourdon dans *La Présence à distance*, cette utopie se heurte aux limites techniques, sociales et humaines, rappelant que l'attente, sous une forme ou une autre, fait partie intégrante de la communication.

