Quand les réseaux criminels recrutent leur tireur (mineur) en ligne
Réseaux sociaux à Toronto : des mineurs recrutés comme tueurs à gages par des gangs..
Depuis plusieurs années, la région de Toronto, au Canada, fait face à une augmentation des attaques violentes perpétrées par des réseaux criminels organisés. Ces attaques ciblent des lieux variés comme des synagogues, des écoles juives, des entreprises ou même le consulat des États-Unis. Les auteurs de ces actes sont souvent des mineurs ou de jeunes adultes, recrutés pour jouer le rôle de tireurs. En 2024, les arrestations de mineurs liés à des crimes par arme à feu ont atteint un pic avec 175 cas, soit une hausse de 37 % par rapport à 2023 (110 cas) et de 46 % par rapport à 2022. En 2025, bien que le nombre d’arrestations ait diminué (96 mineurs pour 381 chefs d’accusation), la tendance reste préoccupante : en date du 13 août 2026, 70 mineurs ont déjà été arrêtés à Toronto pour des infractions liées aux armes à feu cette année.
Les réseaux criminels utilisent une méthode de recrutement sophistiquée et entièrement numérique pour approcher les jeunes. Ils commencent par les contacter sur des plateformes grand public comme Snapchat ou Instagram, ou encore lors de parties de jeux vidéo en ligne. Une fois le contact établi, les échanges migrent vers des applications de messagerie chiffrée comme Telegram ou Signal, qui permettent de communiquer de manière anonyme grâce à des numéros virtuels. Cette stratégie vise à protéger l’identité des commanditaires et à rendre les enquêtes policières plus complexes. Les policiers doivent alors recourir à des méthodes traditionnelles comme l’infiltration de canaux d’échanges, le recours à des informateurs ou la saisie d’appareils électroniques lors des arrestations. Selon Marcell Wilson, ancien chef de gang et fondateur du mouvement One by One, cette anonymat en ligne facilite grandement les opérations criminelles.
Les réseaux criminels ciblent délibérément les adolescents, considérés comme une main-d’œuvre bon marché et facilement manipulable. Ces jeunes proviennent souvent de milieux défavorisés ou sont en rupture scolaire. Les criminels exploitent leur immaturité et leur méconnaissance des risques, ainsi que les protections offertes par la Loi sur le système de justice pénale pour adolescents, qui limite les peines sévères pour les mineurs. Les adolescents sont ainsi incités à accepter des contrats pour des sommes dérisoires, voire sans paiement, sans toujours comprendre les dangers encourus. Maria Mourani, criminologue spécialiste des enjeux de cyberviolence chez les jeunes, compare ces adolescents à des jeunes Kleenex : ils sont utilisés et jetés une fois leur rôle accompli. Elle souligne que ces jeunes ne mesurent pas les risques, allant jusqu’à se blesser ou être arrêtés sans même avoir été payés.
Face à cette problématique, deux approches s’affrontent : la répression et la prévention. Le chef de la police de Toronto, Myron Demkiw, plaide pour l’adoption du projet de loi fédéral C-22, qui vise à faciliter l’accès légal aux données chiffrées pour les enquêteurs. Selon lui, sans ces outils, la police est paralysée face à la violence orchestrée en ligne. Maria Mourani soutient cette position et estime qu’il faut accepter une réduction de la vie privée pour permettre aux autorités de lutter efficacement contre les crimes virtuels graves, à condition d’instaurer des garde-fous stricts. À l’inverse, des experts comme Eugène Waller, professeur à l’Université d’Ottawa, et Marcell Wilson soulignent que la répression seule ne résout pas le problème. Waller cite l’exemple de Chicago, où les peines sévères n’ont pas réduit le taux d’homicides, qui y est huit fois plus élevé qu’à Toronto. Ils proposent plutôt d’investir 50 millions de dollars par an dans des programmes de prévention sociale, comme des initiatives de gestion des émotions ou des aides communautaires pour les jeunes à risque.
Les experts insistent sur l’importance des familles et des intervenants de première ligne pour prévenir le recrutement des jeunes. Marcell Wilson, ancien chef de gang aujourd’hui réhabilité, souligne que les adolescents marginalisés se méfient des forces de l’ordre et des institutions traditionnelles. Les intervenants ayant une expérience vécue, comme lui, jouent un rôle clé en servant de pont entre les jeunes et les systèmes de protection. Il appelle également les parents à s’impliquer activement dans la vie numérique de leurs enfants, en s’intéressant à leur usage des réseaux sociaux et en abordant régulièrement les questions de sécurité en ligne. Maria Mourani partage ce constat et déplore que de nombreux adolescents soient aujourd’hui « élevés par les algorithmes » plutôt que par leurs parents. Elle insiste sur la nécessité de rétablir un dialogue familial autour des usages numériques pour protéger les jeunes des pièges en ligne.

