Quand le travail façonne même la manière de raconter son infarctus
Le travail fait environ 1300 victimes par an en France, maladies professionnelles et accidents de trajet confondus. La revue "Travail et Emploi" revient sur la lente mise à l'agenda syndical des questions de maladies professionnelles et sur l'histoire de ce type de contentieux..
En France, le travail est responsable d’environ 1 300 décès par an, en incluant les maladies professionnelles et les accidents survenus lors des trajets domicile-travail. Ces chiffres illustrent l’impact direct des conditions de travail sur la santé des salariés. Les maladies professionnelles désignent des affections directement causées par l’exposition à des risques liés à une activité professionnelle, comme l’exposition à des produits chimiques ou des postures répétitives. Les accidents de trajet concernent les incidents survenus pendant les déplacements entre le domicile et le lieu de travail. Ces problèmes ont progressivement été intégrés à l’agenda syndical, c’est-à-dire à la liste des priorités défendues par les syndicats, notamment pour faire reconnaître ces risques et obtenir des protections accrues pour les travailleurs.
EDF, entreprise nationalisée créée en 1946, a développé une culture de la prévention des accidents du travail à travers son magazine interne Vigilance, lancé en 1953. Ce magazine, produit par la SODEL (Société pour le Développement de l’Électricité), visait à promouvoir une esthétique industrielle et une culture de la sécurité auprès des agents. La SODEL employait une vingtaine de photographes, souvent formés par Gilles Ehrmann, pour documenter à la fois les grands projets industriels et les gestes quotidiens liés à la sécurité. Les archives photographiques d’EDF révèlent ainsi une histoire visuelle des accidents du travail, des innovations locales et des mesures de prévention mises en place au fil des décennies.
Contrairement aux idées reçues, les accidents du travail chez EDF n’étaient pas principalement liés à l’électricité, mais aux accidents de la route. En effet, entre 1953 et 2015, les rubriques du magazine Vigilance consacrées à la sécurité routière étaient parmi les plus importantes. Les autres causes majeures incluaient les chutes de hauteur et les accidents liés au travail sous tension. Les photographies commandées par le magazine suivaient les statistiques des accidents, détaillant les causes et les solutions mises en œuvre pour les prévenir. Par exemple, des rubriques expliquaient comment grimper en sécurité sur des poteaux en béton ou en bois, ou comment utiliser correctement des équipements de protection.
Les archives d’EDF montrent que l’innovation ne se limitait pas aux grands projets industriels, mais incluait aussi des solutions pragmatiques développées par les agents eux-mêmes. Par exemple, un agent retraité a conçu un système de mise à la terre d’une ligne électrique à l’aide d’un harpon sous-marin, tandis qu’un autre a inventé un harnais spécifique pour améliorer la sécurité. Ces inventions locales, souvent simples mais efficaces, étaient partagées via le magazine Vigilance et contribuaient à une culture collective de la prévention. Ces initiatives illustrent comment les travailleurs, au quotidien, participaient à l’amélioration de leur propre sécurité, sans nécessairement passer par des processus formels de recherche et développement.
La revue Travail et Emploi souligne l’évolution de la prise en compte des maladies professionnelles par les syndicats. Historiquement, ces derniers ont milité pour que ces questions soient intégrées à l’agenda politique et social. Leur action a permis de faire reconnaître progressivement ces risques, notamment à travers des contentieux judiciaires et des négociations avec les employeurs. Ces démarches ont abouti à une meilleure protection des travailleurs, même si des lacunes persistent, comme le montre l’article de Delphine Serre dans la revue Délibérée, qui analyse les difficultés rencontrées dans les tribunaux pour faire valoir les droits des victimes.
Une étude de Jeanne Goudinoux, publiée dans la revue *Sociologie*, explore comment les récits d’infarctus sont influencés par le genre et la classe sociale. Les personnes touchées par un infarctus ne décrivent pas leurs symptômes de la même manière selon leur milieu professionnel et leur position sociale. Par exemple, les travailleurs manuels peuvent mettre en avant des aspects physiques de leur maladie, tandis que les cadres évoquent davantage des symptômes liés au stress. Cette recherche montre comment le travail façonne non seulement la santé, mais aussi la manière dont les individus racontent leur propre histoire médicale.

