À Buenos Aires, les dernières Mères de la place de Mai continuent leur combat
[Épisode 1/3] Chaque jeudi depuis 49 ans, elles marchent pour obtenir des réponses quant au sort de leurs enfants disparus sous la dictature. Elles ne sont plus que cinq.
En 1976, l'Argentine est dirigée par une dictature militaire (1976-1983), appelée la Junta ou Processus de Réorganisation nationale, qui instaure un régime autoritaire. Pendant cette période, des milliers de personnes sont enlevées, torturées ou assassinées par les forces de sécurité dans le cadre de l'opération appelée la guerre sale. Parmi les victimes figurent des opposants politiques, des syndicalistes, des étudiants et des citoyens ordinaires. Les disparus (personnes dont le sort reste inconnu) sont estimés à environ 30 000 selon les organisations de défense des droits humains. C'est dans ce contexte que naît le mouvement des Mères de la place de Mai, un groupe de femmes qui se rassemblent pour exiger des réponses sur le sort de leurs enfants disparus.
Le 30 avril 1977, un groupe de mères, dont certaines ont perdu leurs enfants, se réunissent pour la première fois sur la place de Mai à Buenos Aires, devant la Casa Rosada (siège du gouvernement argentin). Elles portent des photos de leurs enfants disparus et des foulards blancs, symbole de leur mouvement. Cette première marche, bien que modeste en nombre, marque le début d'une mobilisation pacifique contre l'impunité des crimes de la dictature. Leur slogan, « Apparición con vida » (« Réapparition en vie »), reflète leur espoir de retrouver leurs proches vivants. Malgré les menaces et la répression, elles continuent leurs rassemblements chaque jeudi, devenant un symbole mondial de la lutte pour les droits humains.
En 1979, les mères fondent officiellement l'Association des Mères de la place de Mai (Asociación Madres de Plaza de Mayo), une organisation non gouvernementale qui milite pour la vérité et la justice. Leur combat s'articule autour de trois axes principaux : la recherche des disparus, la condamnation des responsables des crimes et la préservation de la mémoire historique. L'association se divise plus tard en deux branches : les Mères de la place de Mai - Ligne fondatrice, qui privilégient la recherche des disparus, et les Mères de la place de Mai - Association, qui se concentrent sur la lutte politique et sociale. Aujourd'hui, elles sont les dernières survivantes de ce mouvement historique.
En 1983, la dictature militaire prend fin en Argentine, mais les crimes commis restent impunis pendant des années. Les Mères de la place de Mai jouent un rôle clé dans la transition démocratique en exigeant que les responsables soient jugés. En 1985, le procès des Juntas (les dirigeants militaires) marque un tournant : plusieurs généraux sont condamnés pour crimes contre l'humanité. En 2006, l'Argentine adopte une loi interdisant les forums de conciliation (procédures judiciaires alternatives qui permettaient aux militaires d'éviter des peines), facilitant les poursuites contre les anciens responsables. Leur combat a inspiré des mouvements similaires dans le monde, comme les Grands-mères de la place de Mai, qui recherchent les enfants nés en captivité et adoptés illégalement.
En 2023, il ne reste plus que quelques *Mères de la place de Mai* encore en vie, dont certaines ont plus de 90 ans. Leurs rassemblements hebdomadaires sur la place de Mai, bien que moins nombreux, restent un symbole fort de la lutte pour la justice. Leur combat actuel se concentre sur la préservation de la mémoire et la transmission de leur histoire aux jeunes générations. Elles dénoncent aussi les tentatives de révisionnisme historique qui minimisent les crimes de la dictature. Leur engagement a été reconnu par de nombreuses distinctions internationales, dont le *prix Sakharov* pour la liberté de pensée en 1992. Malgré leur âge avancé, elles continuent de marcher chaque jeudi, portant toujours leurs foulards blancs, pour honorer la mémoire de leurs enfants disparus.

