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De la télé au portable, comment nos corps se sont progressivement rapprochés des écrans

The Conversation France · mis à jour il y a 2 j

Sur un banc madrilène. Ana Hidalgo Burgos/Pexels , CC BY L’ESSENTIEL Face aux technologies successives, nous adoptons des gestes qui deviennent des automatismes : zapper, cliquer, scroller.

Évolution des gestes

En quarante ans, nos interactions avec les écrans ont évolué de manière radicale. Dans les années 1980, le geste emblématique était le zap : à trois mètres de l’écran, on changeait de chaîne avec une télécommande, un mouvement délibéré et réversible qui donnait l’illusion d’un contrôle total. Dans les années 1990, le clic s’est imposé avec l’essor de l’informatique domestique : la souris prolongeait la main, transformant un geste technique en une action engageante, presque irréversible. Enfin, avec l’arrivée des smartphones en 2007, le scroll et le swipe ont fait disparaître toute distance physique entre le corps et l’écran. Désormais, le pouce glisse directement sur la vitre tactile, effaçant les seuils entre intention et action. Ces gestes, autrefois rares, sont devenus des techniques du corps au sens de l’anthropologue Marcel Mauss : des mouvements appris, incorporés jusqu’à paraître naturels, transmis en seulement trois décennies.

Zappeur vs scrolleur

Le zappeur des années 1980 choisissait dans un espace limité (4 ou 5 chaînes), avec une grille horaire fixée par d’autres. Sa liberté portait sur le moment du changement, pas sur le contenu. En France, la télécommande est devenue majoritaire entre 1977 (4 % des récepteurs) et 1988 (53 %), coïncidant avec l’arrivée de chaînes privées comme Canal+ (1984) ou La Cinq (1986). Le mot zapping a été popularisé en 1986 par le journaliste Philippe Vandel. À l’inverse, le scrolleur moderne évolue dans un espace infini et personnalisé par des algorithmes. Le geste n’est plus un choix délibéré, mais une réponse à ce que la machine a sélectionné pour lui. Le temps d’attention moyen sur un écran est passé de 2,5 minutes en 2004 à 47 secondes aujourd’hui, selon Gloria Mark. Le zappeur commandait un appareil passif ; le scrolleur est lu par une machine qui ajuste en temps réel ce qu’il voit.

Du contrôle à l'algorithme

Le zappeur avait l’impression de maîtriser son environnement : il pouvait éteindre l’appareil ou se lever pour échapper à une situation gênante, comme le montre une publicité Telefunken de 1982 où un homme zappe pour éviter sa femme. Le clic, quant à lui, introduit une notion d’engagement irréversible. Un clic sur « J’accepte les conditions » engage psychologiquement l’utilisateur, même s’il n’a pas tout lu, en raison d’un mécanisme appelé soumission librement consentie (théorisé par Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois). Les concepteurs d’interfaces exploitent cette dynamique avec des dark patterns : des interfaces conçues pour induire des clics, comme des cases pré-cochées ou des boutons « Tout accepter » en couleur vive. En 2023, une enquête de la Commission européenne a révélé que 148 des 399 boutiques en ligne examinées utilisaient au moins une de ces pratiques trompeuses.

Le pouce et le striatum

Avec les smartphones, le pouce est devenu l’outil principal de navigation. Le scroll vertical, comme sur TikTok, crée une boucle de récompense immédiate alimentée par le striatum, une zone cérébrale avide de satisfactions rapides, selon le neurobiologiste Sébastien Bohler. Le mouvement horizontal, ou swipe (comme sur Tinder), symbolise un jugement binaire : accepter ou rejeter. Ces gestes exploitent aussi la FOMO (Fear Of Missing Out), cette peur de rater quelque chose, qui pousse à vérifier en permanence ce qui se passe ailleurs. Le temps passé et les hésitations du pouce fournissent des données précieuses aux algorithmes : un ralentissement ou un retour en arrière indique une attention accrue, même si la raison reste inconnue. Le système utilise ces signaux pour affiner ses recommandations, transformant le geste de l’utilisateur en matière première pour la machine.

Contre-gestes et marges

Malgré l’automatisation des gestes, des contre-mouvements existent. Désinstaller une application, bloquer un compte ou partager un contenu après l’avoir lu demande un effort conscient, contrairement au mouvement intuitif du pouce. Ces pratiques montrent qu’il reste une marge de manœuvre, même minime. L’anthropologue Marcel Mauss soulignait que les techniques du corps, bien que profondément incorporées, peuvent être désapprises et réapprises. La réglementation, comme les contrôles européens sur les dark patterns en 2023, agit là où l’attention individuelle a peu de prise. L’enjeu n’est pas seulement de reprendre le contrôle sur nos écrans, mais de comprendre que nos gestes, autrefois neutres, sont désormais des données exploitées par des systèmes conçus pour nous retenir.

Ce que ça pourrait changer

La question centrale est celle de l’autorité : qui tient désormais le doigt et l’œil de l’autre ? Le zappeur des années 1980 croyait contrôler son environnement, mais il choisissait dans une grille imposée par d’autres. Le scrolleur moderne, lui, voit son attention mesurée et analysée en temps réel par des algorithmes. Le rapprochement physique entre nos corps et les écrans est un symptôme, pas une cause. Les interfaces exploitent notre tendance à l’automatisme, transformant des gestes appris en leviers de manipulation. Les chiffres le confirment : le temps d’attention moyen a chuté de 2,5 minutes en 2004 à 47 secondes aujourd’hui, selon Gloria Mark. Cette évolution interroge moins nos capacités attentionnelles que la conception même des outils que nous utilisons, conçus pour capter et retenir notre attention, parfois au détriment de notre libre arbitre.

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