Des collabos ordinaires : Notre salut d’Emmanuel Marre
Avec Notre salut, en Compétition au Festival de Cannes, Emmanuel Marre fait le portrait d’un fonctionnaire vichyste épris de management et explore les rouages de la collaboration. Sans complaisance mais avec un humour grinçant, Notre salut est une grande réussite..
Le film Notre salut, réalisé par Emmanuel Marre, a été présenté en compétition officielle au Festival de Cannes en 2026 pour la Palme d’or. Il s’agit du deuxième long-métrage du cinéaste, cinq ans après Rien à foutre. Inspiré de correspondances réelles entre son arrière-grand-père, Henri Marre, et son épouse, le film dépeint le parcours d’un fonctionnaire sous le régime de Vichy, collaborateur par opportunisme et conviction managériale. L’œuvre se distingue par son approche humoristique et grinçante, mêlant satire sociale et portrait psychologique, sans tomber dans le pathos ou la grandiloquence historique. Le rôle principal est interprété par Swann Arlaud, qui incarne Henri Marre, un personnage médiocre et ambitieux, comparé à des figures comme Michael Scott de la série The Office.
Le film explore la collaboration sous un angle inédit : celui du quotidien d’un petit fonctionnaire, loin des figures historiques emblématiques. Henri Marre, personnage central, n’est ni un héros ni un monstre, mais un homme médiocre, obsédé par le management et les méthodes de gestion modernes, qu’il applique avec zèle dans l’administration vichyste. Le récit montre comment la collaboration se construit au jour le jour, à travers des discussions bureaucratiques, des débats sémantiques (coopération vs collaboration) et des décisions absurdes, comme le partage des tâches au sein du Commissariat à la lutte contre le chômage. Ces scènes illustrent la normalisation progressive de l’idéologie collaborationniste, où les questions morales s’effacent au profit de l’efficacité administrative. Le film souligne ainsi que la collaboration n’est pas seulement l’affaire de quelques dirigeants, mais aussi celle de milliers de fonctionnaires ordinaires.
Henri Marre incarne une forme de collaboration motivée par une idéologie managériale néolibérale, qu’il a théorisée dans un livre intitulé Notre salut. Ce courant, inspiré des principes de l’adaptation biologique, prône une organisation rationnelle et efficace de la société, au mépris des valeurs humanistes. Dans le film, Marre applique ces méthodes à la réforme de l’assurance chômage : après deux refus d’offres d’emploi, un chômeur doit accepter une troisième proposition, même si celle-ci est dans des conditions précaires (champs, mines). Il utilise aussi des outils de marketing (cœurs de cible, impacts) pour évaluer l’efficacité de la propagande vichyste. Une autre mesure consiste à envoyer des travailleurs étrangers en Allemagne, négociés comme des marchandises, avec des quotas fixés à 200 ou 400 personnes. Ces exemples montrent comment l’idéologie se traduit en politiques publiques, déshumanisant les individus au profit de la performance administrative.
Le film met en lumière la transformation morale d’Henri Marre, qui passe d’un opportuniste médiocre à un collaborateur convaincu, prêt à sacrifier l’éthique sur l’autel de l’efficacité. Cette évolution se manifeste par son langage technocratique, ses notes de service bureaucratiques et son obsession pour les chiffres, comme le nombre de Juifs à « rassembler » dans un camion ou les litres d’essence nécessaires pour les transports. Il instaure même des visites médicales pour évaluer la résistance à l’effort des travailleurs, notés par des lettres, réduisant les humains à des données. Cette déshumanisation est soulignée par les lettres de sa femme Paulette, lues en voix off, qui contrastent avec le verbiage froid et calculateur de Marre. Le film suggère ainsi que la collaboration n’est pas seulement une question de choix politiques, mais aussi de mécanismes bureaucratiques qui facilitent la perte de repères moraux.
Le film Notre salut est souvent comparé à Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli, sorti en 2026, qui aborde aussi la collaboration à travers le portrait d’un journaliste. Cependant, les deux œuvres diffèrent radicalement dans leur approche. Giannoli tente une fresque historique ambitieuse, ce qui l’empêche de montrer l’évolution morale de son personnage, donnant l’impression d’une certaine complaisance. À l’inverse, Emmanuel Marre adopte un style moderne et intimiste, centré sur Henri Marre, avec des plans serrés sur son visage et un rythme rappelant la série The Office. Cette approche permet de rendre compte finement de la banalité du mal, sans tomber dans le mélodrame. Les deux films partagent néanmoins une conclusion commune : leurs protagonistes se considèrent comme irresponsables, cachés derrière des chiffres et des procédures, convaincus d’avoir simplement « fait leur travail ».
Le film se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la France de Vichy (1940-1944), un régime autoritaire collaborant avec l’Allemagne nazie. Le personnage d’Henri Marre incarne un fonctionnaire typique de cette période, où l’administration française a été réorganisée pour servir les intérêts de l’occupant et du régime de Pétain. Le film montre comment des principes comme le *management* moderne, inspiré des théories néolibérales, ont été détournés pour justifier des politiques inhumaines. Par exemple, la réforme de l’assurance chômage ou la comptabilité macabre des déportations révèlent une logique où l’efficacité prime sur l’éthique. Le titre *Notre salut* fait ironiquement référence à l’idéologie de Vichy, qui prétendait sauver la France en collaborant avec l’Allemagne, alors qu’elle a en réalité servi les intérêts de l’occupant.

