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Philosophie

Conquérir l’État ?

Contretemps · mis à jour il y a 15 j

L’Institut La Boétie vient de publier un livre collectif important, coordonné par la philosophe Isabelle Garo (membre du comité de rédaction de Contretemps), et intitulé « L’État et la révolution citoyenne ». Nous vous proposons d’en lire le chapitre rédigé justement par Isabelle Garo, dans lequel elle revient sur la singularité de l’approche marxiste de l’État et sur son actualité, théorique et pratique, pour un projet anticapitaliste.

Définition de l'État

L’État est une construction institutionnelle centralisée qui exerce son pouvoir sur une communauté nationale et un territoire délimité. Historiquement, il incarne une tension permanente entre des frontières et des peuples, des droits partagés et des inégalités, un domaine public et une sphère privée, ainsi que des structures politiques et des luttes sociales. Contrairement à la vision libérale qui le présente comme une entité neutre séparée de l’économie et de la société, les approches marxistes soulignent son lien indissociable avec le capitalisme. L’État capitaliste gère et masque le conflit fondamental entre travail et capital, tout en maintenant un ordre social inégalitaire pour garantir l’accumulation du capital. Il peut aussi être perçu comme un levier de transformation sociale, bien que son rôle reste controversé parmi les théoriciens.

Conflit social et État

Pour les marxistes, l’État capitaliste est traversé par les contradictions économiques et sociales qu’il est censé gérer. Il accorde une place variable aux revendications des classes dominées, mais toujours dans l’objectif de perpétuer un système inégalitaire. Certains penseurs marxistes ont pourtant envisagé que les dominés puissent s’approprier l’État pour le transformer. Cette question stratégique divise : l’État est-il un outil des dominants ou un espace d’intervention possible pour les classes exploitées ? Cette controverse s’est intensifiée à partir des années 1960, lorsque l’État « fordiste » ou « keynésien » a connu des avancées sociales et démocratiques, avant de céder la place au néolibéralisme dans les années 1980. Ce tournant a été marqué par des événements comme le coup d’État de Pinochet au Chili en 1973, l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis en 1980 et celle de Margaret Thatcher au Royaume-Uni en 1979.

L'État néolibéral en crise

L’État néolibéral contemporain se met au service des détenteurs de capitaux dans un contexte de crise économique prolongée. La parenthèse keynésienne, caractérisée par des compromis sociaux et des services publics développés, s’est refermée sans retour dans les pays du centre capitaliste. La mondialisation et les crises successives ont rendu caduques les analyses qui voyaient dans l’État un espace de négociation sociale. Aujourd’hui, l’État néolibéral supervise la dérégulation, la financiarisation de l’économie et la précarisation du travail. Cette transformation s’accompagne d’une montée de l’autoritarisme et d’une réduction des services publics, dans un contexte où le mouvement ouvrier a perdu une partie de son pouvoir organisationnel. La nostalgie d’un capitalisme à visage humain reste présente dans une partie de la gauche, mais elle ignore les limites structurelles de ce modèle.

Marx et la forme étatique

Karl Marx analyse l’État non comme une superstructure neutre, mais comme une forme sociale qui organise et légitime les rapports de production capitalistes. Pour lui, l’État est la forme politique des contradictions du capitalisme : il exprime et matérialise les luttes de classe tout en les contenant. Dans Le Manifeste du parti communiste (1847), Marx décrit l’État comme un « comité chargé de gérer les affaires communes de la classe bourgeoise ». Plus tard, dans Le Capital, il montre que l’État impose des limites au capitalisme pour éviter ses excès, comme la limitation du temps de travail des enfants, tout en protégeant ses fondements. L’État est donc à la fois un outil de domination et un régulateur des crises du système. Marx souligne aussi que la forme étatique varie selon les contextes historiques, intégrant des dimensions comme le racisme ou le patriarcat.

Gramsci et l'État élargi

Antonio Gramsci, théoricien communiste italien du début du XXe siècle, développe la notion d’« État élargi », composé de la société politique (institutions étatiques) et de la société civile (organisations sociales, culturelles, médiatiques). Cet État capitaliste mature combine hégémonie idéologique et coercition pour maintenir la domination de classe. Gramsci insiste sur le fait que la domination capitaliste n’est ni totale ni directe : elle est traversée par des contradictions qui laissent ouverte la possibilité d’une transformation radicale. Pour lui, les formes démocratiques représentatives, bien qu’imparfaites, peuvent permettre aux classes exploitées d’intervenir politiquement, même si cette intervention reste limitée. Cette analyse reste pertinente pour comprendre les défis contemporains de la démocratie.

L'État fordiste et ses limites

Après la Seconde Guerre mondiale, la France et d’autres pays capitalistes développent un État « fordiste », caractérisé par des services publics étendus et une redistribution des richesses. Ce modèle est le résultat de rapports de force favorables à la classe ouvrière, mais aussi des destructions massives causées par la guerre, qui ont éliminé le capital excédentaire non rentable. Cependant, ces avancées sociales, comme la Sécurité sociale, restent des « conquis momentanés » : leur pérennité dépend de la capacité à les utiliser comme leviers pour transformer le système productif. À partir des années 1970, la suraccumulation du capital et la baisse du taux de profit déclenchent une crise, permettant aux classes dirigeantes d’imposer un agenda néolibéral. Ce tournant se traduit par la déréglementation, la mondialisation financière, la précarisation du travail et la destruction progressive des protections sociales.

Néolibéralisme et dette publique

Le néolibéralisme s’accompagne d’une montée en puissance de la dette publique, devenue un moteur de la croissance avec l’endettement privé. Les institutions financières mondiales comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) imposent aux États des politiques d’austérité et de régression sociale, souvent de manière anti-démocratique. Ces institutions, non élues, défendent les logiques productivistes et extractivistes, s’opposant à toute souveraineté nationale ou intervention populaire. Par exemple, Margaret Thatcher, Première ministre britannique de 1979 à 1990, résume cette idéologie par l’acronyme TINA (There Is No Alternative), signifiant qu’il n’existe pas d’alternative au capitalisme néolibéral. Ces politiques ont des conséquences dramatiques sur les populations, notamment dans les pays du Sud global, où elles aggravent les inégalités et la précarité.

Ce que ça pourrait changer

Aujourd’hui, la question de la conquête et de la transformation de l’État reste centrale pour les mouvements d’émancipation. Les dénis de démocratie, comme le rejet du traité constitutionnel européen en 2005 en France ou la victoire du **Nouveau Front populaire** aux législatives de 2024, suivis de leur piétinement par le gouvernement, illustrent l’urgence d’une réforme institutionnelle. L’enjeu est de faire des élections non plus un simulacre de souveraineté populaire, mais le point de départ d’une réappropriation collective de la politique. Cela implique de dépasser deux écueils : d’une part, l’électoralisme étroit qui réduit la transformation sociale à une victoire électorale, et d’autre part, le rejet pur et simple de l’État comme obstacle insurmontable. Une approche marxiste actualisée doit articuler critique théorique et action militante pour envisager une démocratie radicale, ancrée dans les besoins humains et un rapport viable à la nature.

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