Le Sénégal et l’Afrique face à une règle sur l’IA qu'ils n'écriront pas
Le 24 septembre, à Washington, Donald Trump et Xi Jinping aborderont la question du rythme auquel le monde doit développer l’intelligence artificielle. Ce jour-là, le Sénégal disposera d’un « New Deal technologique » .
Le 24 septembre 2026, les dirigeants des États-Unis et de la Chine, Donald Trump et Xi Jinping, se réunissent à Washington pour discuter du rythme de développement de l’intelligence artificielle (IA). Ce sommet est crucial car il pourrait déterminer les règles mondiales encadrant l’IA pour les années à venir. Cependant, le Sénégal et l’Afrique ne seront pas présents à cette table des négociations, malgré leur intérêt stratégique. Le Sénégal, qui lance ce même jour un « New Deal technologique » doté de 1 100 milliards de francs CFA (1,94 milliard de dollars), dispose d’infrastructures comme un cloud souverain et un centre de données à Diamniadio, mais aucune capacité de décision sur les règles qui seront fixées. Cette absence de voix dans les négociations soulève des questions sur l’équité et l’influence des pays africains dans les décisions technologiques mondiales.
Dario Amodei, directeur général de l’entreprise d’IA Anthropic, a publié un texte le 12 septembre 2026 proposant une gouvernance de l’IA en trois cercles concentriques. Le premier cercle implique des évaluateurs indépendants au sein de son entreprise. Le deuxième rassemble les laboratoires des pays démocratiques autour de normes communes de sécurité. Le troisième cercle, appelé coordination mondiale, désigne les négociations entre les États-Unis et la Chine. Amodei suggère un ralentissement du développement de l’IA au sommet, tout en maintenant des restrictions sur les ventes de processeurs avancés à la Chine. Son objectif est d’élargir l’avance américaine de trois à cinq ans. La Chine a réagi en dénonçant une stratégie visant à freiner son progrès, tandis que Trump refuse tout ralentissement. L’Afrique, et le Sénégal en particulier, ne sont pas impliqués dans ces discussions.
L’Afrique représente 18 % de la population mondiale mais seulement 0,6 % de la capacité mondiale des centres de données. Parmi les 32 pays hébergeant des infrastructures de calcul spécialisées en IA, les États-Unis et la Chine en concentrent plus de 90 %. Le droit de parole dans les négociations suit la puissance technologique : celui qui possède les machines décide de leur utilisation et impose les règles aux autres. Au Sénégal, le centre de données de Diamniadio, inauguré en 2021, est un outil de stockage et non de calcul avancé. Le cloud souverain, central dans la stratégie numérique sénégalaise, relève du même ordre : il protège les données administratives mais ne permet pas de produire des modèles d’IA. La véritable souveraineté numérique nécessiterait une capacité de calcul de rang mondial, ce que le Sénégal ne possède pas encore.
Le New Deal technologique du Sénégal, lancé en février 2025, s’étend jusqu’en 2034 avec un plan directeur de douze programmes prioritaires. Cependant, les règles internationales sur l’IA seront probablement fixées entre 2027 et 2031, avant l’achèvement du plan sénégalais. Le Sénégal devra donc s’adapter à un environnement normatif déjà établi, sans avoir participé à son élaboration. Le budget de 1 100 milliards de francs CFA (1,94 milliard de dollars) est élevé, mais la dette publique du pays est déjà sous surveillance du Fonds monétaire international (FMI). Construire une capacité de calcul de rang mondial avec des ressources propres est donc irréaliste. La question devient : à quelles conditions le Sénégal acceptera-t-il que d’autres pays ou entreprises développent cette capacité sur son territoire ?
Le Sénégal collabore avec des partenaires internationaux comme la Corée du Sud et la Chine. Par exemple, un centre de transformation par l’IA est prévu à Diamniadio avec l’Agence coréenne de coopération internationale, pour un investissement de 14,5 millions de dollars (8,22 milliards de francs CFA) entre 2026 et 2033. Ce montant représente moins de 1 % du budget du New Deal technologique, ce qui limite son impact. Un autre projet, en partenariat avec Alibaba Cloud pour les Jeux olympiques de la jeunesse de 2026, soulève des questions sur la propriété des données collectées. Qui conservera l’usage de ces données après l’événement ? La réponse dépend des contrats signés, mais elle devrait être discutée publiquement. Ces exemples illustrent l’importance de peser les partenariats plutôt que de simplement les compter.
Le Sénégal dispose de trois atouts potentiels dans le domaine de l’IA, bien que limités. Le premier est l’énergie : le pays produit du gaz depuis 2024 via le site de Grand Tortue Ahmeyim, mais ce gaz est principalement exporté sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL). La question est de savoir quelle part de cette ressource sera utilisée pour une production électrique stable et compétitive, essentielle pour héberger des centres de calcul. Le deuxième atout concerne les données : environ 80 % des données africaines sont stockées à l’étranger. Le Sénégal pourrait contrôler l’accès à ses données administratives (état civil, santé, cadastre), mais cela dépend de décisions locales. Le troisième atout est linguistique : les modèles d’IA capables de traiter correctement les langues locales comme le wolof ou le pulaar doivent être développés localement, car les entreprises étrangères n’ont pas intérêt à le faire.
L’Afrique compte 54 pays, chacun discutant séparément avec les États-Unis et la Chine. Cette fragmentation réduit considérablement le poids de négociation du continent. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), seule entité juridique capable de représenter un marché continental, ne dispose actuellement d’aucune doctrine sur des sujets clés comme le calcul, les données ou l’énergie. Cette absence de coordination continentale affaiblit la position de l’Afrique dans les négociations internationales. Sans une approche unifiée, les pays africains risquent de recevoir des règles déjà établies, sans possibilité de les influencer.
Si le Sénégal et l’Afrique ne prennent pas position avant le sommet du 24 septembre 2026, les règles internationales sur l’IA seront probablement fixées d’ici 2031. Ces règles incluront des exigences de sécurité, des conditions d’accès aux modèles avancés et des seuils de conformité conçus pour des entreprises disposant de millions de processeurs. Pour un écosystème comme celui du Sénégal, qui en compte quelques milliers, ces seuils agiront comme une barrière à l’entrée. Les ministres sénégalais pourront demander des dérogations, mais celles-ci seront accordées au cas par cas. Cette situation pourrait être perçue comme un partenariat, alors qu’il s’agira en réalité d’une adaptation à des règles imposées. Une fenêtre étroite reste ouverte pour formuler une position sénégalaise et ouest-africaine, mais elle nécessite une approche basée sur des chiffres, des contreparties et des lignes rouges claires.

