Le homard, espoir d’une sortie de crise pour des pêcheurs de La Haute-Gaspésie
Tout terrain est allé à leur rencontre, début juillet, entre Petit-Matane et Sainte-Anne-des-Monts..
Chaque nuit, avant le lever du soleil, des pêcheurs comme Sébastien Dupuis quittent le village des Méchins, en Haute-Gaspésie, pour relever leurs casiers à homards. Ces cages métalliques, immergées à 8 milles marins des côtes, sont repérables grâce à des bouées colorées : chaque pêcheur possède une couleur unique pour éviter les confusions. À bord de leur bateau, Sébastien et son équipe, dont son fils William, tirent les casiers remplis de homards, pouvant peser jusqu’à 60 kg. Les crustacés sont ensuite placés dans des cylindres blancs, la queue en premier, pour les calmer rapidement. Les pêcheurs leur attachent des élastiques bleus autour des pinces afin d’éviter qu’ils ne se blessent entre eux ou ne blessent les pêcheurs. Cette opération, répétée plusieurs fois par nuit, dure environ 10 semaines sans interruption.
La pêche au homard est encadrée par des règles strictes pour protéger la ressource. Les femelles porteuses d’œufs, les homards trop petits ou trop gros (considérés comme des reproducteurs essentiels) doivent être remis à l’eau. Les pêcheurs mesurent systématiquement les crustacés pour respecter ces quotas. Sébastien Dupuis souligne l’importance de ces mesures, car des amendes salées sont appliquées en cas de non-respect. Les casiers sont ensuite réapprovisionnés en appâts, comme du maquereau ou du hareng, avant d’être replongés à l’eau pour le lendemain. Ces règles visent à assurer la durabilité de la pêche, un enjeu crucial pour les communautés locales.
Malgré les difficultés économiques du secteur, des jeunes comme William Dupuis, 20 ans, et William Bernatchez, 17 ans, envisagent de faire carrière dans la pêche. William Dupuis travaille depuis l’âge de 15 ans sur des bateaux et se lève chaque jour à 2 h 30 pendant la saison du homard. Il décrit son métier avec enthousiasme, évoquant l’air salin, le bruit du moteur et la fierté du travail accompli. La hausse des prises de homards ces dernières années renforce leur motivation. William Bernatchez, quant à lui, bénéficie du soutien familial, car sa famille possède déjà des bateaux, ce qui facilite son apprentissage. Les deux jeunes hommes soulignent que la pêche offre un revenu stable, contrairement à d’autres secteurs en crise.
La famille Dupuis, comme beaucoup de pêcheurs de la région, a dû diversifier ses revenus pour survivre. Depuis l’imposition d’un moratoire sur la pêche au turbot (ou flétan du Groenland) et la fermeture de cette pêche en 2026, ainsi que la chute drastique des quotas de crevettes, les pêcheurs ont dû trouver d’autres sources de revenus. Sébastien Dupuis explique que sa famille a acheté des camions pour transporter du gravier, de l’asphalte ou du sel en hiver. Sans cette diversification, la pêche seule n’aurait pas suffi à maintenir leur activité. Ces ajustements illustrent les défis économiques auxquels font face les communautés de pêcheurs en Haute-Gaspésie.
Les permis de pêche au homard dans la région sont actuellement limités et distribués de manière exploratoire par Pêches et Océans Canada, l’organisme fédéral responsable. Seuls deux pêcheurs de Tourelle, dont Sébastien Dupuis, détiennent un tel permis. Ces permis sont attribués au compte-gouttes pour évaluer l’abondance des homards dans le golfe du Saint-Laurent. En attendant d’obtenir son propre permis, Sébastien Dupuis travaille en sous-traitance pour la communauté autochtone de Listuguj, qui lui délègue une partie de sa pêche. Ce contrat lui permet de rester à flot financièrement, mais les revenus sont bien inférieurs à ceux d’un permis indépendant.
La pêche illégale de homards est un problème récurrent dans la région. Des habitants capturent des homards le long des quais ou des berges pour les revendre, ce qui nuit à la ressource et aux pêcheurs légaux. Sébastien Dupuis et son frère Pierre-Luc estiment que l’octroi de permis de pêche dans la zone réduirait ce braconnage, car les pêcheurs surveilleraient activement leur secteur. Ils citent l’exemple de la baie des Chaleurs, où l’émission de permis a mis fin au braconnage grâce à une surveillance accrue. Cette solution permettrait aussi de mieux contrôler les prises et de protéger les stocks.
David Labrie, un pêcheur de Cap-Chat, fait partie des rares chanceux à avoir obtenu un permis exploratoire de pêche au homard. Ce permis lui a été attribué par tirage au sort par Pêches et Océans Canada, parmi un nombre très restreint de places disponibles. Il a pu choisir sa zone de pêche, mais les options étaient limitées : seulement un permis était disponible à Cap-Chat. Ce permis a sauvé sa carrière, car il envisageait d’abandonner la pêche avant son attribution. David Labrie souligne que cette opportunité lui a permis de continuer son métier de cinquième génération, tout en générant environ 800 kg de homards par sortie en juillet 2026.
Face à la crise, les pêcheurs de La Haute-Gaspésie réfléchissent à un modèle de pêche collective pour partager les bénéfices du homard. Ce projet, encore en discussion, vise à attribuer un permis à une coopérative ou un organisme, qui répartirait les casiers entre plusieurs pêcheurs dans le besoin. Une partie des profits serait réinvestie dans la communauté : entretien des casiers, bourses pour les jeunes souhaitant étudier les métiers de la pêche, ou dons à la banque alimentaire. Ce modèle s’inspire des pratiques des Premières Nations, où la pêche est gérée collectivement. Le projet doit encore être présenté à Pêches et Océans Canada pour approbation, car il nécessite une modification réglementaire, un processus long et complexe.
Les pêcheurs de La Haute-Gaspésie soulignent l’importance de la solidarité pour préserver leur industrie. Sébastien Dupuis rappelle que dans les années 1970, le quai de Tourelle comptait 60 bateaux, contre seulement 10 aujourd’hui. Il craint que la situation ne continue de se dégrader si les acteurs ne collaborent pas. Le projet de pêche collective est une tentative de répondre à cette urgence. Cependant, *Pêches et Océans Canada* indique que ce type de permis n’entre pas dans les cadres réglementaires actuels et nécessite des consultations internes et externes, ainsi qu’une approbation ministérielle. Le processus pourrait donc prendre plusieurs mois, voire des années.

