Fusion IRD-CNRS : les spécificités de l’IRD qui seraient perdues à la suite du projet de réorganisation
L’IRD entretient une infrastructure cruciale de partenariats scientifiques équitables internationaux avec, notamment, 35 représentations dans près de 50 pays (sur cette photo, le siège de l’IRD à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône). Jean-Baptiste Avril/IRD L’ESSENTIEL En pleine crise climatique, le gouvernement français envisage l’absorption de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), au nom de l’efficacité.
Le gouvernement français envisage d’ici 2027 la fusion de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) avec le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), dans le cadre du programme « État efficace » visant à optimiser l’efficacité des organismes publics. L’IRD est un institut français spécialisé dans la recherche en partenariat avec les pays du Sud (Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est, Amérique latine, Méditerranée) pour répondre aux défis du développement durable. Le CNRS, quant à lui, couvre l’ensemble des disciplines scientifiques et privilégie l’excellence dans les pays déjà bien équipés en infrastructures de recherche. Les deux organismes ont des missions et des méthodes distinctes, ce qui rend leur fusion problématique.
L’IRD a pour mission de co-construire des recherches scientifiques avec les pays du Sud, en partenariat équitable et durable. Son mandat est interdisciplinaire, combinant des domaines comme la santé, l’écologie, l’urbanisme ou les sciences sociales. Par exemple, 38 % de ses publications couvrent au moins deux grands domaines scientifiques, contre 27 % pour le CNRS. L’IRD se concentre sur des enjeux locaux comme la résistance aux antimicrobiens, les maladies transmises par les moustiques ou les sécheresses, des problèmes qui gagnent aujourd’hui l’Europe en raison du changement climatique. Son budget s’élève à 280 millions d’euros, et il emploie 2 269 agents, dont 24 % travaillent hors de France hexagonale.
L’IRD dispose d’une infrastructure unique avec 35 représentations dans une cinquantaine de pays, contre seulement 11 bureaux pour le CNRS, dont deux seulement au Sud. Sur le terrain, 24 % des chercheurs de l’IRD sont expatriés (contre 1,5 % pour le CNRS), et il emploie 219 agents locaux pour assurer l’administration, les essais cliniques ou les observations environnementales. Cette infrastructure permet une recherche co-construite et durable. Par exemple, dans les travaux menés avec l’Afrique subsaharienne, les chercheurs locaux signent 51 % des publications, contre une moyenne bien inférieure pour le CNRS. L’IRD est ainsi associé à 24 % des publications du CNRS avec l’Afrique subsaharienne, 21 % de celles de l’Inserm et 56 % de celles de l’Université de Montpellier.
L’IRD et le CNRS ont des zones de collaboration très distinctes. L’IRD domine massivement les copublications dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne, à Madagascar, dans les pays andins et en Asie du Sud-Est, avec un volume deux à cinq fois supérieur à celui du CNRS. En revanche, le CNRS concentre ses collaborations dans les pays de l’hémisphère Nord, comme les États-Unis, le Canada, la Russie, l’Europe ou la Chine. Cette division spatiale montre que l’IRD comble un vide là où la recherche est rare, tandis que le CNRS agit là où elle est déjà dense. Par exemple, dans les pays les moins dotés en chercheurs (médiane de 350 chercheurs par million d’habitants), l’IRD collabore sept fois plus que le CNRS par chercheur.
L’IRD utilise des outils uniques pour structurer ses partenariats, comme les laboratoires mixtes internationaux (LMI) et les jeunes équipes associées (JEAI), codirigés avec les institutions partenaires du Sud. En 2026, l’IRD compte 71 de ces dispositifs, dont 34 en Afrique subsaharienne, tandis que le CNRS en compte 80, mais presque tous au Nord. Ces outils visent à renforcer les capacités locales et à co-construire la recherche, contrairement au CNRS qui se concentre sur l’excellence disciplinaire. L’IRD gère également 15 observatoires environnementaux et de santé au long cours, comme celui de Niakhar au Sénégal depuis 1962, ainsi que des essais cliniques, dont 55 % ont un site en Afrique subsaharienne, contre 3,5 % pour le CNRS.
L’IRD est six fois plus présent que le CNRS dans les pays frappés par des catastrophes climatiques et faiblement dotés en recherche. Par exemple, dans les pays cumulant de nombreuses catastrophes climatiques et de faibles capacités de recherche locale, l’IRD est six fois plus actif que le CNRS. De plus, la part des publications de l’IRD consacrées à la lutte contre le changement climatique est près de deux fois supérieure à celle du CNRS en 2024. Cette présence accrue permet à l’IRD de jouer un rôle clé dans des régions où les enjeux climatiques sont critiques, comme en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud-Est.
Une fusion précipitée de l’IRD et du CNRS risquerait de détruire quatre-vingts ans de partenariats uniques avec les pays du Sud, un atout que le CNRS ne pourrait reconstruire qu’au prix d’efforts et de financements considérables. La Cour des comptes a souligné en 2021 que le CNRS est « peu familier des enjeux d’une recherche pour et avec les pays du Sud ». Elle recommandait de maintenir un institut identifiable, de conserver une cogouvernance avec les affaires étrangères et de flécher les crédits d’aide publique au développement vers la recherche en partenariat. Pourtant, aucune de ces garanties n’apparaît dans le projet actuel, qui propose une dilution de l’IRD dans le CNRS sans analyse d’impact.
L’argument budgétaire en faveur de la fusion est faible : l’IRD ne représente que 7 % du budget et des effectifs du CNRS, pour un coût par agent similaire. Une fusion ne générerait aucune économie d’échelle sur la masse salariale, mais entraînerait des coûts de transition élevés, comme l’harmonisation des systèmes d’information ou la refonte des conventions bilatérales. La Cour des comptes estime que les économies induites ne seraient ni assurées ni substantielles, avec une seule piste d’économie avancée de 900 000 euros par an, soit 0,3 % du budget annuel de l’IRD. Une fusion désorganiserait également les outils de l’IRD (LMI, JEAI, observatoires) et provoquerait une déperdition immédiate de compétences.

