En larguant 200 000 barils de déchets radioactifs dans l'Atlantique, les Américains et Français ont probablement bouleversé les écosystèmes marins
Plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs gisent dans les abysses de l'Atlantique Nord-Est. La mission NODSSUM du CNRS a plongé à leur contact et découvert des conteneurs éventrés.
Entre les années 1940 et 1980, les États-Unis et la France ont délibérément immergé environ 200 000 barils contenant des déchets radioactifs dans l’océan Atlantique. Ces déchets provenaient principalement de l’industrie nucléaire civile et militaire. Un baril désigne ici un conteneur métallique standardisé, souvent utilisé pour stocker des matériaux dangereux. La radioactivité est un phénomène naturel ou artificiel où des atomes instables libèrent de l’énergie sous forme de rayonnements invisibles, potentiellement nocifs pour les êtres vivants. Les déchets en question contenaient des éléments radioactifs comme le césium-137 ou le strontium-90, connus pour leur longue durée de vie et leur toxicité. L’immersion de ces déchets était une pratique courante à l’époque, justifiée par l’absence de solutions de stockage terrestre sûres et peu coûteuses. Aujourd’hui, ces fûts rouillés et corrodés pourraient libérer leur contenu dans l’eau, posant un risque pour les écosystèmes marins.
Les déchets radioactifs ont été principalement jetés dans deux zones de l’Atlantique Nord. La première, située au large des côtes espagnoles et portugaises, a reçu environ 110 000 barils entre 1946 et 1982. La seconde, plus proche de la France, a accueilli environ 90 000 barils entre 1967 et 1982. Ces zones ont été choisies pour leur profondeur (jusqu’à 4 000 mètres) et leur éloignement des côtes, afin de minimiser les risques pour les populations humaines. Cependant, les courants marins et l’activité géologique sous-marine (comme les séismes) pourraient avoir dispersé les déchets bien au-delà de ces zones initiales. Les scientifiques craignent que les fûts, fragilisés par le temps, ne libèrent leur contenu progressivement, contaminant l’eau, les sédiments et la chaîne alimentaire marine.
Les déchets radioactifs immergés représentent une menace pour les écosystèmes marins en raison de leur toxicité. Les rayonnements peuvent endommager l’ADN des organismes vivants, comme les poissons, les crustacés ou les micro-organismes, entraînant des mutations, des malformations ou une diminution de la reproduction. Par exemple, une étude citée dans l’article suggère que des espèces comme le hareng ou la morue pourraient être affectées, avec des conséquences sur les pêcheries locales. De plus, les éléments radioactifs s’accumulent dans la chaîne alimentaire : un petit poisson contaminé peut être mangé par un plus gros, qui à son tour sera consommé par l’homme. Bien que les niveaux de radioactivité mesurés aujourd’hui restent inférieurs aux seuils légaux, leur augmentation progressive pourrait devenir problématique à long terme. Les scientifiques soulignent aussi le risque de perturbation des écosystèmes profonds, encore mal connus.
À l’époque des immersions, aucune réglementation internationale stricte n’encadrait le rejet de déchets radioactifs en mer. Aujourd’hui, cette pratique est interdite par plusieurs conventions, comme la Convention de Londres (1972) et le Protocole de Londres (1996), qui visent à protéger les océans. Cependant, les États-Unis et la France n’ont jamais été officiellement condamnés pour ces actes, car les textes ne rétroagissent pas. La responsabilité de ces immersions repose donc sur les gouvernements de l’époque, qui ont agi dans un contexte de guerre froide et de développement accéléré de l’énergie nucléaire. Aujourd’hui, les autorités maritimes et nucléaires des deux pays reconnaissent l’existence de ces décharges, mais aucune opération de dépollution n’a été engagée à grande échelle, en raison des coûts et des difficultés techniques liées à la profondeur des sites.
Depuis les années 1990, des campagnes de mesure ont été réalisées pour évaluer la radioactivité dans les zones concernées. Les résultats montrent des niveaux variables, parfois proches de la limite acceptable, mais toujours inférieurs aux normes sanitaires pour l’eau de mer. Cependant, ces mesures sont ponctuelles et ne couvrent pas l’ensemble des sites. Les scientifiques soulignent plusieurs incertitudes : la corrosion des fûts, la dispersion des déchets par les courants, ou encore l’impact à très long terme sur les espèces marines. Par exemple, certains isotopes radioactifs comme le **plutonium-239** ont une demi-vie de 24 000 ans, ce qui signifie qu’ils mettront des millénaires à disparaître naturellement. Les chercheurs appellent à une surveillance accrue et à des études plus poussées pour évaluer les risques réels pour la santé humaine et l’environnement.

