Face aux incertitudes budgétaires de 2027, les universités françaises poussées à changer de modèle ?
L’ESSENTIEL Les universités françaises font face à une dégradation rapide de leurs finances, tandis que leurs réserves réellement disponibles s’épuisent. L’État pousse les établissements à développer leurs ressources propres, notamment à travers les nouveaux contrats d’objectifs, de moyens et de performance.
Les universités françaises traversent une crise financière majeure depuis 2025, avec une dégradation rapide de leurs finances. Près de 80 % des établissements ont présenté un budget déficitaire pour 2025, contre 30 % il y a trois ans. Entre 2018 et 2025, la subvention publique (SCSP ou subvention pour charges de service public) a augmenté de 26 % en euros courants, mais les dépenses de personnel ont grimpé de 37 %, réduisant la capacité d’autofinancement des universités de 37 %. Sans changement, un déficit cumulé de 2 milliards d’euros est projeté d’ici 2030. Cette situation s’explique par des charges non compensées par l’État, comme la hausse des cotisations retraite (+200 millions d’euros en 2026, dont seulement 81 millions pris en charge) ou les dépenses de protection sociale complémentaire (+60 millions d’euros).
Pour compenser ces déséquilibres, les universités ont utilisé leurs réserves de trésorerie et leur fonds de roulement. Pourtant, cette solution n’est plus viable. La trésorerie nette du secteur est passée de 3,4 milliards d’euros en 2018 à 5,1 milliards en 2023, mais cette hausse inclut des financements fléchés vers des projets spécifiques (comme les fonds européens ou nationaux), et non disponibles pour le fonctionnement courant. La Cour des comptes souligne que la part de trésorerie libre d’emploi (non fléchée) a chuté de 80 % entre 2019 et 2024, passant de 1,1 milliard à 228,8 millions d’euros. Les seuils prudentiels fixés en 2024 (niveau plancher de trésorerie, fonds de roulement et part des charges de personnel) ne tiennent pas compte de cette réalité, donnant une fausse impression de sécurité financière.
Face à cette crise, l’État pousse les universités à s’autonomiser financièrement via les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP), généralisés en 2027. Ces contrats, expérimentés depuis 2026, imposent aux établissements des objectifs chiffrés sur cinq ans, dont le développement des ressources propres (24 % de leurs recettes en 2023, contre 20 % en 2019). Parmi les leviers identifiés : l’apprentissage (688 millions d’euros en 2023), la formation continue (400 à 450 millions d’euros) ou la valorisation du patrimoine immobilier (16,3 millions de m² sous-exploités). Cependant, ces solutions peinent à compenser les pertes, et l’État mise surtout sur une hausse des droits d’inscription pour les étudiants français et européens, passant de 175 € à 900 € en licence et de 243 € à 1 300 € en master.
L’État envisage une réforme radicale des droits d’inscription pour les étudiants français et européens, avec une multiplication par 5 à 6 des montants actuels. Cette mesure s’inscrit dans une volonté de réduire la dépendance au financement public et de transférer une partie du coût de l’enseignement supérieur vers les étudiants. Elle s’accompagne d’autres changements structurels : fin du droit d’accès automatique des bacheliers à l’université, introduction d’une sélection à l’entrée et création d’une année de propédeutique (année préparatoire). Ces propositions, issues d’un rapport sénatorial publié en septembre 2026, visent à aligner le modèle économique des universités sur celui d’autres pays européens, où les frais d’inscription sont bien plus élevés.
Depuis 2019, les étudiants extracommunautaires paient des droits d’inscription différenciés (2 770 € en licence, 3 770 € en master), mais la plupart des universités exonéraient la quasi-totalité de ces étudiants. Un décret du 19 mai 2026 limite désormais ces exonérations à 30 % des effectifs concernés dès 2026-2027, puis à 25 % en 2027-2028 et 20 % à partir de 2028-2029. Cette mesure vise à augmenter les recettes des universités, mais elle pourrait aussi restreindre l’accès à l’enseignement supérieur pour les étudiants étrangers, un enjeu à la fois économique et éthique.
Pour le budget 2027, trois scénarios sont possibles. Le premier envisage un blocage du budget de l’État (comme en 2025), forçant les universités à travailler sans visibilité sur leurs financements publics. Le second suppose un vote du budget avant fin 2026, mais avec une hausse insuffisante de la mission Recherche et enseignement supérieur (+0,7 %), absorbée par l’inflation et les charges salariales non compensées. Dans les deux cas, les universités devront puiser dans leurs réserves, déjà très limitées. Le troisième scénario repose sur une réforme structurelle imposée par les COMP, avec des objectifs ambitieux en matière de ressources propres et de trésorerie, mais sans garantie de succès compte tenu des contraintes actuelles.
Les présidences d’université doivent choisir entre deux options pour 2027. La première est le *statu quo* : maintenir le système actuel en espérant un changement politique, en comptant sur les réserves restantes. La seconde consiste à appliquer des mesures radicales, comme la sélection à l’entrée, la réduction de l’offre de formation ou la hausse des droits d’inscription, ce qui remettrait en cause des principes fondateurs de l’université française, comme la gratuité quasi totale de l’enseignement public ou le droit d’accès des bacheliers. Ces choix pourraient déclencher des tensions sociales, dans un contexte déjà marqué par des mouvements de protestation chez les lycéens et les étudiants.

