La « conscription écologique » de LFI participe-t-elle à la militarisation en cours ?
D'une durée de 9 mois, pour les moins de 25 ans, rémunérée au Smic : avec sa « conscription écologique », La France insoumise propose qu'une « garde régionale » vienne aider lors d'incendie ou d'inondation. Une logique militaire qui peut étonner.
La France insoumise (LFI) propose une conscription écologique de 9 mois pour les moins de 25 ans, rémunérée au Smic (salaire minimum interprofessionnel de croissance, soit environ 1 766,92 € brut en 2026). Ce dispositif vise à former une garde régionale de la sécurité civile capable d’intervenir lors de crises environnementales comme les inondations ou les mégafeux. Hadrien Clouet, député LFI de Haute-Garonne, précise que cette garde pourrait aussi collaborer avec des associations d’intérêt général ou participer à des formations variées. Contrairement à un service militaire classique, cette conscription respecterait l’objection de conscience, permettant à chacun de refuser sans conséquence. Le projet s’inscrit dans une logique de long terme, où la formation des citoyens devient un enjeu central pour faire face aux défis écologiques actuels.
L’idée d’une conscription écologique n’est pas nouvelle dans le programme de LFI. Lors de l’élection présidentielle de 2022, Jean-Luc Mélenchon avait déjà évoqué une conscription citoyenne aux mêmes caractéristiques : durée de 9 mois, rémunération au Smic, et absence de contrainte. En 2020, il décrivait ce principe comme un volontariat inversé : tous les jeunes seraient concernés, sauf ceux qui exprimeraient explicitement leur refus. Ce concept s’appuie sur l’idée que la société doit s’adapter aux bouleversements environnementaux en mobilisant massivement ses ressources humaines, comme cela avait été le cas pour la défense nationale avec le service militaire, aboli en 1997.
Le terme conscription évoque inévitablement une logique militaire pour Adrien Estève, professeur à l’université Clermont-Auvergne spécialisé dans les liens entre défense et écologie. Il souligne que de nombreux États contemporains mobilisent leurs armées pour gérer les catastrophes naturelles, comme en France lors de la tempête Alex en 2020 ou des mégafeux en 2026, avec le déploiement de 1 500 militaires équipés de bulldozers et de soutien aérien. Pour le chercheur, la question centrale est de savoir si ce dispositif favorise une militarisation de la sécurité civile ou s’il privilégie un modèle citoyen, indépendant de l’État. Cette tension reflète un débat plus large sur l’équilibre entre efficacité opérationnelle et participation démocratique.
Adrien Estève identifie deux enjeux majeurs liés à la conscription écologique. D’abord, elle pourrait démocratiser la sécurité civile en formant l’ensemble des citoyens, plutôt que de réserver ces compétences à une élite d’experts. Ensuite, elle vise à renforcer la résilience des communautés locales, par exemple en s’appuyant sur des associations ou des référents locaux pour diffuser les bons réflexes. Ces objectifs s’inscrivent dans une volonté de préparer la société aux crises climatiques, mais ils soulèvent aussi des questions sur la centralisation du pouvoir et l’autonomie des territoires. L’objectif est de rendre chaque individu capable d’agir, tout en évitant une approche purement étatique.
Vincent Rissier, militant à Révolution permanente et auteur de l’essai Contre l’écologie de guerre (2026), critique vivement la proposition de LFI. Pour lui, la conscription écologique s’inscrit dans une dynamique de militarisation en cours, car elle reprend l’imaginaire et les structures de la conscription traditionnelle, malgré son caractère non coercitif. Il dénonce une tentative de récupérer les dynamiques de solidarité citoyenne apparues lors des crises, comme les incendies, pour les intégrer dans une logique étatique et les vider de leur contenu subversif. Rissier craint que cette approche ne renforce les structures de domination, qu’elles soient militaires, capitalistes ou de genre, en normalisant le recours à l’État pour gérer les crises environnementales.
Les chercheuses féministes Louise Arimatsu et Christine Chinkin, dans leur ouvrage Gendered Peace Through International Law (2024), analysent comment la qualification des crises environnementales en menaces pour la sécurité favorise l’intervention des forces armées et marginalise d’autres acteurs, comme la société civile ou les organisations de femmes. Elles soulignent que les crises révèlent les entrelacements des structures de domination (genre, militaire, capitaliste), où les solutions militaires sont perçues comme les plus légitimes. Cette critique s’applique à la conscription écologique, qui pourrait, selon elles, renforcer ces hiérarchies en confiant la gestion des crises à l’État plutôt qu’à des acteurs locaux ou féministes.
Hadrien Clouet, député LFI, rejette l’idée que sa proposition s’inscrive dans une logique militaire. Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un *encasernement* mais d’une *coordination centralisée* où l’État joue un rôle clé dans la sécurité civile. Clouet rappelle que le service militaire, aboli en 1997, était autrefois justifié par la nécessité de défendre les frontières, mais que la priorité aujourd’hui est l’adaptation aux défis environnementaux. Il défend l’idée que la formation des citoyens est essentielle pour le *vivre-ensemble* dans un contexte de bouleversements climatiques, tout en garantissant le respect des libertés individuelles, notamment via l’objection de conscience.

