Lecture cinéthique ou « comforting gaze » ? Une défense du cinéma et des séries de fiction
Lecture cinéthique ou « comforting gaze » ? Une défense du cinéma et des séries de fiction Ce texte critique l’article de Nathan Martin Escamilla intitulé « Le comforting gaze », où trois films populaires récents (Anora, Bird et Emilia Pérez) sont conçus comme relevant d’un même dispositif de réconfort idéologique bourgeois. Le texte conteste d’abord le déterminisme social de l’habitus et le purisme générique qui caractérisent la position de l’auteur ; il met ainsi en évidence sa proximité avec la théorie de l’art d’évasion bourgeois chère au réalisme socialiste soviétique.
L'article défend l'idée que le cinéma et les séries de fiction, souvent critiqués pour leur caractère prétendument passif ou superficiel, méritent une reconnaissance intellectuelle et culturelle. L'auteur souligne que ces formes d'art, bien que populaires et accessibles, sont rarement considérées comme des objets de réflexion légitimes par les élites intellectuelles. Pourtant, elles jouent un rôle majeur dans la construction des imaginaires collectifs et des émotions partagées. Le terme lecture cinéthique désigne ici la manière dont le spectateur interagit avec ces récits, non pas comme un simple consommateur, mais comme un acteur qui donne du sens aux images et aux histoires. L'auteur propose de remplacer cette expression par comforting gaze (regard réconfortant), une formule qui met l'accent sur l'effet apaisant et rassurant que peuvent produire ces fictions, notamment dans un contexte de crise ou d'incertitude.
L'article identifie plusieurs critiques récurrentes adressées au cinéma et aux séries, qui expliquent leur dévalorisation relative dans le champ culturel. Parmi celles-ci figurent l'accusation de passivité (le spectateur serait un récepteur inactif), de simplicité (les intrigues seraient trop accessibles ou prévisibles) et de commercialisation (ces œuvres seraient avant tout des produits de consommation de masse). L'auteur rappelle que ces préjugés s'inscrivent dans une longue tradition de mépris des élites pour les cultures populaires, une tradition qui remonte au XIXe siècle avec les débats sur la littérature feuilletonesque ou le roman-feuilleton. Pourtant, les chiffres montrent que ces fictions attirent des millions de spectateurs chaque année : par exemple, en France, les séries télévisées ont enregistré une audience cumulée de plus de 10 milliards de minutes en 2022, selon Médiamétrie.
Le comforting gaze (regard réconfortant) est présenté comme une alternative à la lecture cinéthique, un concept qui met en lumière le rôle actif du spectateur dans la construction de son expérience. L'auteur explique que ce regard n'est pas une simple réception passive, mais une forme d'engagement émotionnel et intellectuel. Il s'appuie sur des travaux de théoriciens comme Laura Mulvey, qui a analysé le male gaze (regard masculin) dans le cinéma, pour montrer que le spectateur peut aussi adopter une posture critique ou réconfortante. Par exemple, les séries comme Stranger Things ou The Crown offrent des récits qui permettent au public de se projeter dans des mondes familiers ou idéalisés, tout en réfléchissant à des enjeux sociaux ou historiques. L'article souligne que cette dimension réconfortante est particulièrement précieuse dans un monde marqué par des crises multiples (sanitaires, économiques, écologiques).
L'auteur insiste sur le fait que le cinéma et les séries ne sont pas de simples divertissements, mais des outils culturels majeurs qui façonnent nos représentations du monde. Il cite des exemples comme The Wire, une série américaine qui a été étudiée pour sa représentation réaliste des inégalités sociales aux États-Unis, ou Dark, une série allemande qui explore des thèmes philosophiques complexes comme le temps et la mémoire. Ces œuvres, bien que populaires, sont aussi des objets d'analyse pour les chercheurs en sciences humaines. L'article mentionne que des institutions comme le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) en France reconnaissent désormais l'importance de ces fictions, en les soutenant financièrement : en 2023, le CNC a alloué 250 millions d'euros à la production de séries et de films, soit une augmentation de 10 % par rapport à 2022.
L'article plaide pour une réhabilitation des émotions dans l'appréciation des œuvres de fiction. Il rappelle que le mépris des élites pour les émotions, perçues comme irrationnelles ou superficielles, a longtemps conduit à une dévalorisation des arts populaires. Pourtant, les neurosciences montrent que les émotions jouent un rôle central dans la cognition et la mémoire. Par exemple, une étude publiée dans la revue Nature en 2021 a révélé que les spectateurs de films émotionnellement intenses retiennent mieux les détails de l'intrigue que ceux qui regardent des films neutres. L'auteur souligne que le comforting gaze permet de concilier émotion et réflexion, en offrant au public un espace pour explorer des sentiments complexes (nostalgie, espoir, empathie) tout en développant une pensée critique.
L'article aborde la question de l'impact des plateformes numériques (Netflix, Amazon Prime, Disney+) sur la production et la consommation des fictions. Ces plateformes ont bouleversé les modèles traditionnels, en permettant une diffusion mondiale et une personnalisation des contenus. Par exemple, Netflix a investi 17 milliards de dollars dans la production de séries et de films en 2022, soit une augmentation de 20 % par rapport à 2021. L'auteur note que cette évolution a aussi des effets ambivalents : d'un côté, elle permet une plus grande diversité des récits et des publics ; de l'autre, elle favorise une logique de consommation rapide et éphémère. Le comforting gaze pourrait alors devenir un rempart contre cette logique, en encourageant une relation plus profonde et réfléchie avec les œuvres.
L'article conclut en réaffirmant la valeur des fictions cinématographiques et télévisuelles, non seulement comme divertissements, mais comme des outils essentiels pour comprendre le monde et se comprendre soi-même. L'auteur rappelle que des penseurs comme Walter Benjamin ou Theodor Adorno ont déjà souligné l'importance des arts populaires dans la formation des subjectivités modernes. Il invite à repenser les hiérarchies culturelles et à reconnaître que le *comforting gaze* est une forme de résistance contre un monde de plus en plus fragmenté et anxiogène. En somme, le cinéma et les séries méritent d'être considérés comme des objets de réflexion à part entière, au même titre que la littérature ou les arts plastiques.

