Quand Versailles part en croisade 1/2 : Louis-Philippe réinvente le Moyen Âge
Créées à l’initiative de Louis-Philippe, cinq salles du château de Versailles exposent les blasons de familles nobles réputées avoir participé aux croisades. Dans ces années 1840 marquées par un regain du prestige nobiliaire, voir ses armes peintes dans le palais vaut brevet d’ancienneté..
En 1830, Louis-Philippe, roi de France issu de la dynastie des Capétiens et fils d’un régicide, monte sur le trône dans un contexte politique et social encore marqué par les bouleversements de la Révolution française. Pour apaiser les tensions et rassembler les Français autour d’un récit national commun, il transforme le château de Versailles en un musée dédié à « toutes les gloires de la France ». Le projet vise à célébrer l’histoire du pays avant 1789, la Révolution, ainsi que l’épopée napoléonienne. Cette initiative s’inscrit dans une volonté de réconcilier les différentes factions de la société française en s’appuyant sur un patrimoine historique partagé.
En 1840, Louis-Philippe inaugure les Salles des Croisades à Versailles, un espace entièrement dédié aux familles nobles ayant participé aux croisades, ces expéditions militaires chrétiennes vers la Terre sainte entre le XIe et le XIIIe siècle. Pour décorer ces salles, le roi commande 150 tableaux et fait peindre les armoiries (blasons) de ces familles. À cette époque, seulement une soixantaine de ces lignages nobles subsistent encore. L’objectif est de donner une légitimité historique et symbolique à ces familles en les associant à un passé glorieux, tout en renforçant le prestige de la monarchie de Juillet.
Le succès des Salles des Croisades est immédiat : près de 300 familles revendiquent le droit d’y figurer, arguant de leur participation aux croisades. Pour prouver leur appartenance, elles fournissent des documents tirés de leurs archives privées, parfois authentiques, parfois falsifiés. Quatre salles supplémentaires sont ajoutées pour accueillir ces nouvelles armoiries. Ce phénomène illustre une tendance du XIXe siècle, où l’ancienneté et la distinction sociale, qu’elles soient réelles ou inventées, deviennent des valeurs centrales. Des figures comme le poète Gérard de Nerval ou l’écrivain Honoré de Balzac cherchent également à se rattacher à des lignages prestigieux, souvent de manière spéculative.
Les Salles des Croisades ne sont pas seulement un hommage au passé médiéval, mais aussi un outil politique. En associant la noblesse à un récit héroïque et chrétien, Louis-Philippe cherche à légitimer son pouvoir et à renforcer l’unité nationale. Cette stratégie s’inscrit dans un contexte où la noblesse, bien que privée de ses privilèges par la Révolution, tente de retrouver une place centrale dans la société. Les armoiries exposées à Versailles deviennent ainsi un brevet d’ancienneté : y figurer équivaut à une reconnaissance officielle de prestige et de légitimité.
La quête d’inscription dans les Salles des Croisades révèle une pratique courante au XIXe siècle : la falsification des preuves d’appartenance à une lignée noble. Les familles produisent des chartes, des généalogies ou des documents anciens pour étayer leurs revendications, parfois en recourant à des faux. Des experts comme Jean-François Moufflet, conservateur aux Archives nationales, ou Alban Pérès, spécialiste en héraldique, soulignent que ces falsifications étaient fréquentes et difficiles à détecter. Cette période marque l’apogée des faux et faussaires, comme en témoigne l’exposition organisée en 2025 aux Archives nationales.
Les *Salles des Croisades* de Versailles restent un témoignage unique de la manière dont l’histoire peut être réinterprétée pour servir des objectifs politiques ou sociaux. Aujourd’hui, ces salles attirent l’attention des historiens et du public pour leur rôle dans la construction d’une mémoire nationale. Des ouvrages comme *Les Salles des croisades* de Frédéric Lacaille ou le *Dictionnaire amoureux de la noblesse* d’Éric Mension-Rigau analysent cette période où le passé médiéval a été mobilisé pour répondre aux défis d’une société en pleine mutation. Ces travaux montrent comment l’histoire, qu’elle soit réelle ou mythifiée, peut devenir un outil de pouvoir.

