[Compte-rendu] Legal Performers Tour Strasbourg : comment les juristes et avocats peuvent-ils créer de la valeur à l'ère de l'intelligence artificielle ?
À l'occasion de l'étape strasbourgeoise du Legal Performers Tour, organisée le 6 octobre à Strasbourg, professionnels du droit, responsables juridiques, éditeurs de solutions technologiques et experts de l'innovation se sont réunis pour débattre d'un sujet au cœur des préoccupations actuelles : la création de valeur par les métiers du droit dans un environnement profondément transformé par l'intelligence artificielle. Pour prolonger partout en France le Legal Performers Day à Lille chaque année en juin et dans un contexte où le Droit doit être un vecteur de création de valeur, voici des soirées inédites en régions, qui ambitionnent d'apporter une réflexion pragmatique et « 360 » sur la notion de Performance (...) Lire la suite...
L’EDHEC Augmented Law Institute et le Village de la justice organisent des soirées régionales appelées Legal Performers Tour, inspirées du Legal Performers Day de Lille. Ces événements visent à réfléchir sur la performance juridique et à favoriser les échanges entre directions juridiques. La prochaine date prévue est à Lyon en décembre 2026. L’édition de Strasbourg a réuni six professionnels du droit et de l’innovation juridique, dont Daria Buch (responsable juridique chez Merck), Aurélie Klein (avocate associée chez Fidal) et Jérôme Frizzera-Mogli (responsable innovation de l’EDHEC Augmented Law Institute). Ces rencontres ambitionnent d’apporter une vision 360° sur la création de valeur dans le domaine juridique.
La création de valeur n’est plus réservée aux financiers : elle s’applique désormais aux métiers du droit. Jérôme Frizzera-Mogli a souligné que les juristes et avocats doivent prouver leur contribution à la performance globale d’une entreprise, qu’elle soit financière ou stratégique. Pour Daria Buch (Merck), la valeur se mesure à travers la capacité à sécuriser les activités, conseiller les équipes et faciliter les décisions stratégiques. Cela permet aux opérationnels d’agir avec une meilleure maîtrise des risques. Le juriste devient ainsi un acteur clé du développement de l’entreprise, au-delà de la simple rédaction de contrats ou de la veille juridique.
L’intelligence artificielle (IA) transforme les méthodes de travail des juristes, mais ne peut remplacer leur rôle humain. Aurélie Klein (Fidal) insiste sur des qualités comme la confiance, la fiabilité, la créativité et la capacité à hiérarchiser les risques, que l’IA ne peut reproduire. Maxime Diot (Lamy Liaisons) ajoute que l’IA manque d’esprit critique et de capacité à remettre en question ses propres conclusions. La valeur ajoutée réside dans l’écoute des clients, la compréhension de leurs enjeux et la personnalisation des réponses. L’IA reste un outil performant pour automatiser des tâches, mais le jugement et la responsabilité des professionnels du droit restent irremplaçables.
Les outils technologiques permettent désormais d’automatiser des tâches à faible valeur ajoutée, comme la recherche juridique ou la rédaction de contrats standards. Simon Blanchard (Septeo Legal Suite) explique que l’enjeu est désormais d’exploiter les données générées pour démontrer l’impact du travail juridique. Les directions juridiques doivent suivre des indicateurs de performance et objectiver leur contribution. Maxime Diot (Lamy Liaisons) plaide pour des indicateurs capables de traduire en langage économique les bénéfices d’une action juridique, comme la réduction d’un risque ou l’accélération d’un cycle contractuel. Cela permet d’obtenir des ressources et de renforcer la place des juristes dans la gouvernance d’entreprise.
Antoine Schmitt (Steelcase) souligne que les directions juridiques sont de plus en plus sollicitées pour aligner leur action avec les objectifs stratégiques de l’entreprise. Leur rôle dépasse la sécurisation des opérations : elles contribuent à la formation des équipes, à la création de modèles contractuels adaptés ou à l’amélioration des processus de négociation. Le juriste agit aussi comme un connecteur au sein de l’organisation, facilitant la circulation de l’information entre les départements. Daria Buch (Merck) ajoute que la connaissance du business (stratégie, clients, partenaires, risques) est l’atout le plus précieux du juriste moderne, car elle permet d’éclairer les décisions et de poser les bonnes questions.
Les intervenants s’accordent sur l’importance croissante de la formation pour les juristes. Maxime Diot (Lamy Liaisons) estime que la maîtrise des fondamentaux de l’IA est indispensable pour conserver un esprit critique et développer de nouvelles pratiques professionnelles. Jérôme Frizzera-Mogli (EDHEC Augmented Law Institute) insiste sur la nécessité de construire des infrastructures technologiques solides, reposant sur une gouvernance cohérente des données et une culture de l’apprentissage continu. Les compétences comportementales (soft skills), comme l’agilité, la créativité et la capacité à interagir avec les clients, deviennent des facteurs de différenciation majeurs dans un contexte où les compétences techniques se banalisent.
Les intervenants reconnaissent le potentiel considérable de l’IA, y compris dans les secteurs associatifs ou publics. Maxime Diot (Lamy Liaisons) la décrit comme un sparring partner, capable d’identifier des angles morts ou de traiter de grands volumes d’information. Cependant, plusieurs voix alertent sur les risques. Aurélie Klein (Fidal) met en garde contre une confiance aveugle dans les outils génératifs, notamment pour les non-juristes. Simon Blanchard (Septeo Legal Suite) rappelle qu’aucune solution technologique ne produit de valeur sans accompagnement ni formation des utilisateurs. Jérôme Frizzera-Mogli (EDHEC Augmented Law Institute) évoque des effets négatifs potentiels, comme la dépendance cognitive, les problèmes de souveraineté des données ou la destruction de valeur en cas d’usage mal maîtrisé.
Malgré la transformation apportée par l’IA, la valeur du droit reste profondément humaine. Les professionnels du droit sont invités à se recentrer sur ce qui fait leur singularité : comprendre les personnes, appréhender les contextes, exercer leur jugement critique, créer de la confiance et accompagner la décision. L’avenir des juristes et des avocats ne dépendra plus de leur capacité à produire des documents ou à rechercher des informations, mais sur leur aptitude à donner du sens, interpréter, convaincre et créer des liens au sein des organisations. Cette vision a été partagée par l’ensemble des intervenants lors de la soirée de Strasbourg.

