Chats hybrides : on n’apprivoise pas les gènes sauvages
Croisement du chat et du serval, les savannahs séduisent. Des groupes veulent pourtant bannir leur élevage..
Le chat Savannah est un félin hybride issu du croisement entre un chat domestique et un serval, un fauve africain reconnaissable à son pelage tacheté, ses longues pattes et ses grandes oreilles. Le serval, capable de courir à près de 80 km/h, vit naturellement dans les savanes africaines. Les Savannahs de première génération (F1) héritent de la taille imposante et de l’instinct de chasse de leur père serval, tandis que les générations suivantes (F2, F3, etc.) voient leur comportement se rapprocher progressivement de celui d’un chat domestique. Leur prix varie considérablement : entre 15 000 et 25 000 dollars canadiens pour un F1, et entre 2 000 et 3 000 dollars pour les générations plus éloignées (F4 à F8). Ces hybrides sont devenus viraux sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok avec plus d’un milliard de vues pour le mot-clic #savannahcat.
Les Savannahs, surtout ceux des premières générations, nécessitent un environnement adapté à leur instinct sauvage. Leur besoin d’exercice physique est élevé, et leur comportement peut inclure des sauts spectaculaires, des coups de griffe ou une tendance à poursuivre des proies, même si elles ne sont pas réelles. Ils ne peuvent pas être laissés seuls pendant de longues périodes, car leur ennui peut mener à des destructions (cadres de porte arrachés, morsures). Leur alimentation peut aussi être coûteuse : un serval comme Paco, par exemple, mange occasionnellement des lapins à 20 dollars l’unité. Ces animaux demandent donc une attention constante et une socialisation précoce pour limiter les risques d’agressivité ou de comportements indésirables.
Les Savannahs F1 sont imprévisibles en raison de leur héritage génétique sauvage. Leur instinct de chasse peut les pousser à poursuivre n’importe quel mouvement, y compris celui d’un enfant, d’un chien ou d’un oiseau, ce qui pose des risques pour leur entourage. Certains propriétaires, mal informés ou sous-estimant ces besoins, abandonnent ces animaux. Par exemple, une femelle Savannah F1 a changé de famille huit fois avant d’être recueillie par un refuge. Les mâles des premières générations (F1, F2, F3) sont souvent stériles, ce qui limite leur reproduction naturelle mais ne réduit pas leurs comportements problématiques. Les éleveurs expérimentés, comme Stéphane Savaria et Nathalie Babin, soulignent que ces animaux sont exigeants et ne conviennent pas à tous les foyers.
Depuis la pandémie de COVID-19, une vague d’abandons de Savannahs a été observée au Québec et au Canada. Joël Rioux, ancien éleveur devenu responsable d’un refuge spécialisé, reçoit entre un et quatre appels par mois pour recueillir des hybrides abandonnés. Il explique cette situation par l’arrivée massive d’éleveurs improvisés attirés par la rentabilité du commerce, sans comprendre les besoins complexes de ces animaux. En une semaine, Rioux a récupéré 21 hybrides. Les refuges constatent aussi des cas d’agressivité extrême, avec des morsures graves ayant frôlé l’amputation chez certains propriétaires. Cette crise a poussé plusieurs pays à durcir leur législation, mais le Canada reste inégal dans son approche.
Au Canada, la réglementation sur les Savannahs et autres hybrides varie selon les provinces et même les municipalités. Par exemple, la Colombie-Britannique interdit depuis mai l’élevage et la vente de félins exotiques, tandis que le Québec n’a pas de règles uniformes. Un Savannah peut changer de statut simplement en traversant une frontière provinciale. Une enquête sous couverture a révélé qu’il est possible d’acheter un serval sans justificatif en seulement cinq minutes au téléphone, malgré l’illégalité de cette pratique au Québec. Le ministère de l’Environnement et de la Faune du Québec reconnaît que la réglementation est difficile à appliquer, comparant la situation à la vitesse sur les autoroutes. En 2019, 13 servals ont été secourus en Colombie-Britannique dans des conditions déplorables.
La forte demande en Savannahs alimente indirectement le trafic d’animaux sauvages, mettant en péril les populations de servals dans leur milieu naturel. Certains éleveurs achètent des servals pour les croiser avec des chats domestiques, tandis que d’autres les gardent comme animaux de compagnie exotiques. Les associations de défense des animaux, comme la SPCA de Montréal, demandent une législation fédérale pour harmoniser les règles et interdire l’importation, l’élevage et le commerce des hybrides. Elles estiment que la facilité d’accès à ces animaux alimente la demande et favorise les abandons. La SPCA recommande aussi d’exiger des permis pour les propriétaires actuels de Savannahs des générations F1 à F3.
L’hybridation entre un chat domestique et un serval est un processus complexe et risqué. Les deux espèces sont génétiquement éloignées de 13 millions d’années, ce qui en fait l’un des hybrides félins les plus divergents par rapport à leur ancêtre domestique. Les accouplements sont dangereux pour les chattes domestiques, car le serval mâle est plus imposant. Les gestations sont plus longues que celles des chats domestiques, et les petits peuvent naître prématurément avec des organes sous-développés. La moitié d’une portée peut ainsi mourir. François-Joseph Lapointe, biologiste à l’Université de Montréal, souligne que ces hybrides poussent les limites de la sélection artificielle et comportent des risques biologiques importants.
Plusieurs acteurs, dont Joël Rioux et la SPCA de Montréal, plaident pour une réglementation plus stricte, voire une interdiction partielle des Savannahs. Ils proposent d’harmoniser les lois au niveau fédéral pour limiter l’offre et réduire les abandons. La SPCA suggère aussi d’exiger des permis pour les propriétaires actuels de Savannahs des générations F1 à F3 et d’interdire l’importation de servals. Cependant, certains éleveurs, comme Rioux, estiment que l’interdiction totale n’est pas la solution, car elle ne résoudrait pas les problèmes des animaux déjà en circulation. Ils insistent sur la nécessité de supprimer les éleveurs clandestins et de mieux informer les futurs propriétaires avant l’achat.

