Un chasseur qui ne chasse plus : portrait d’un policier de l’environnement
<img alt="" src=" srcset=" 600w, 1200w, 1800w, 754w,
En 2000, l’Office national de la chasse, créé en 1972, devient l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). Cette évolution reflète un changement de mission : passer d’une simple régulation de la chasse à une protection élargie de la biodiversité et des milieux naturels. En 2020, l’ONCFS fusionne avec l’Agence française pour la biodiversité pour former l’Office français de la biodiversité (OFB). Ce processus transforme les anciens gardes-chasse, souvent issus de milieux ruraux et eux-mêmes chasseurs, en policiers de l’environnement. Leur rôle évolue d’une police spécialisée dans la chasse à une police plus large, chargée de protéger les écosystèmes, l’eau et les espèces sauvages. Cette transition s’inscrit dans un contexte où la France, comme d’autres pays, adapte ses institutions pour répondre aux enjeux écologiques mondiaux, notamment ceux fixés par l’Union européenne.
Hubert Raboliot, pseudonyme d’un ancien garde-chasse, incarne cette transformation. Né dans une famille d’ouvriers agricoles et industriels, il obtient à 17 ans un brevet d’études professionnelles agricoles (BEPA) en cynégétique, un diplôme spécialisé dans la chasse, qui était à l’époque la seule voie pour accéder à ce métier. Recruté par une fédération de chasseurs dans les années 1980, il réussit ensuite le concours de garde-chasse. Son parcours illustre le passage d’une génération où les gardes-chasse étaient souvent des chasseurs eux-mêmes à une nouvelle ère où leur rôle dépasse la simple gestion du gibier. Raboliot valide également une capacité en droit (équivalent au niveau bac) à 30 ans, tout en travaillant à l’ONCFS, montrant une adaptation constante à l’évolution de son métier.
Hubert Raboliot, chasseur passionné, observe une disparition progressive des espèces qu’il chassait, comme la perdrix grise. Dans les années 1980, les populations de cette espèce dépassaient parfois 50 couples pour 100 hectares dans son département. Aujourd’hui, elles sont estimées à moins de 10 couples, voire 5, et les comptages ont été abandonnés faute de données. Cette raréfaction s’explique par la simplification des milieux due à l’évolution agricole, comme la destruction des haies et des prairies, ainsi que par l’usage de pesticides. Des études récentes montrent que les céréales traitées chimiquement affectent le système nerveux, le comportement et l’apparence physique des perdrix, réduisant leurs chances de reproduction. Pour Raboliot, cette disparition n’est pas une abstraction, mais un constat visuel et affectif qui a transformé sa relation à la nature.
Le métier de Raboliot évolue d’une police de la chasse, centrée sur le respect des règles cynégétiques (permis, sécurité, plans de chasse), vers une police de l’environnement plus large. Cette transformation s’accompagne de tensions avec les fédérations de chasseurs, qui voyaient autrefois les gardes-chasse comme des auxiliaires. Raboliot et ses collègues militent dès les années 1980 pour une indépendance des gardes-chasse vis-à-vis des intérêts particuliers des chasseurs. Par exemple, ils poussent à ce que les agents deviennent des fonctionnaires publics, libres de servir l’intérêt général plutôt que des intérêts locaux. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large, soutenu par des accords internationaux comme la convention de Washington (1973), ratifiée par 183 États, qui lutte contre le trafic d’espèces protégées.
Les changements réglementaires créent des conflits avec les chasseurs et les fédérations. Par exemple, Raboliot doit contrôler des élevages d’autruches importées illégalement, une mission perçue comme étrange par ses anciens pairs. D’autres gardes-chasse sont sanctionnés pour avoir appliqué des règles protégeant des espèces menacées, comme les rapaces qui nichent dans les anciens nids de pies. Un garde-chasse est même menacé de mutation pour avoir interdit de tirer sur ces nids, une décision allant à l’encontre des habitudes cynégétiques. Ces tensions montrent que la protection de l’environnement ne fait pas consensus, même parmi les acteurs traditionnellement liés à la nature.
L’Office français de la biodiversité (OFB) intervient aussi sur les milieux aquatiques. Raboliot relate une affaire où il constate une pollution massive d’une rivière par une usine locale. Bien que les inspecteurs des industries (issus de l’inspection des Mines) concluent à tort que l’usine n’est pas responsable, Raboliot et ses collègues trouvent des preuves de sa culpabilité. L’affaire est transmise au procureur, mais sans suite. Le préfet, chef de l’autorité administrative, reproche à Raboliot de nuire à une entreprise locale importante. Cette situation illustre un conflit entre deux cultures professionnelles : les inspecteurs des industries, formés pour accompagner l’industrialisation, et les nouveaux policiers de l’environnement, dont l’objectif est la protection des écosystèmes. Les premiers privilégient souvent la conciliation, tandis que les seconds agissent pour enrayer des pollutions chroniques.
L’article souligne l’importance de l’*imagination sociologique*, un concept développé par le sociologue Léo Magnin, pour comprendre les transformations écologiques. Cette approche consiste à observer, écouter et analyser les pratiques et les institutions pour détecter des changements subtils. Raboliot incarne cette démarche en documentant la disparition des perdrix grises et en enquêtant sur des pollutions industrielles. L’article rappelle que, malgré les alertes du GIEC et de l’IPBES, les changements institutionnels et sociaux restent limités. Cependant, ces frémissements, souvent issus de conflits, montrent que les mentalités et les pratiques évoluent. Sans cette capacité à imaginer de nouvelles configurations, la société risquerait de rester prisonnière d’un présent sans issue, ignorant à la fois son passé (comme la perdrix grise) et son avenir.

