«On veut des plantations viables pour les prochaines générations» : en Provence, le pari de la pistache
Peu gourmande en eau, résistante aux fortes chaleurs… la pistache a tout pour plaire face au réchauffement climatique. Dans le sud de la France, des agriculteur·ices ont tenté le coup il y a six ans et célèbrent leur première récolte commercialisable cette année.
En 2017, une poignée d’agriculteur·ices de Provence lance un pari audacieux : relancer la culture de la pistache en France, une plante disparue au XIXe siècle. Ce fruit à coque, originaire d’Iran, nécessite moins d’eau que d’autres arbres fruitiers comme les abricotiers ou les pêchers, ce qui en fait une culture adaptée aux défis du réchauffement climatique. En 2021, ces producteur·ices se structurent en créant le syndicat France Pistache, qui rassemble désormais plus de 150 adhérent·es, dont des agriculteur·ices, des transformateur·rices et des entreprises de yaourt. Leur objectif est de créer une filière française durable et économiquement viable pour les générations futures, en s’appuyant sur des échanges de savoir-faire et une coordination entre régions méditerranéennes (Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes, Corse).
En septembre 2026, la première récolte de pistaches française est commercialisable, marquant une étape clé après six ans d’attente. Les arbres, plantés en 2020, commencent à produire des fruits en quantité suffisante : près de 10 tonnes brutes ont été récoltées en France cette année, contre 600 kg en 2025. Bernard Schmitt, producteur à Pertuis (Vaucluse), prévoit d’atteindre 100 tonnes dès 2027 avec ses 2,5 hectares de pistachiers. Cette production reste modeste comparée aux leaders mondiaux comme les États-Unis ou la Turquie, qui produisent des centaines de milliers de tonnes par an. Les producteur·ices français·es misent donc sur la qualité et la traçabilité pour se différencier, avec l’appui de l’Institut Agro de Montpellier, qui étudie des méthodes pour assurer une traçabilité complète du produit, du champ à l’assiette.
La culture de la pistache séduit de plus en plus d’agriculteur·ices en raison de sa faible consommation en eau, un atout majeur face aux sécheresses répétées. Béatrice Sourd, viticultrice dans l’Aude, illustre ce changement : après quinze ans de travail dans la vigne, elle constate que les raisins sèchent de plus en plus tôt en raison du manque d’eau et de la baisse des ventes de vin. Elle a donc planté un demi-hectare de pistachiers pour diversifier son activité, attirée par les multiples usages de la pistache en pâtisserie ou en charcuterie. Jean-Franck Cascio, producteur corse, partage cette vision : il a repris la ferme familiale et choisi la pistache pour assurer la viabilité économique de son exploitation dans un contexte de réchauffement climatique, en s’inspirant des cultures méditerranéennes comme celles de Sicile ou de Tunisie.
La récolte et la transformation de la pistache nécessitent des techniques spécifiques pour garantir la qualité du produit. Les fruits, protégés par une peau rosée, doivent être épluchés mécaniquement dans les 12 à 24 heures suivant la récolte pour éviter une fermentation et le développement de toxines. Fabien Fiorito, agriculteur à Ansouis (Vaucluse), explique le processus : les pistaches sont épluchées par friction avec de l’eau, puis séchées à 42 °C pendant 24 heures. Une unité d’épluchage et de séchage, utilisée seulement six semaines par an, a été installée sur son exploitation. Les producteur·ices viennent y mutualiser les coûts, mais avec l’augmentation des rendements, de nouvelles unités plus grandes seront nécessaires. Bernard Schmitt prévoit d’en ouvrir une sur ses terres en 2027 pour répondre à cette demande.
Le syndicat France Pistache joue un rôle central dans la transmission des savoirs entre agriculteur·ices. L’association organise plusieurs ateliers par an, comme des sessions de taille en hiver, d’irrigation au printemps ou de récolte en septembre, en collaboration avec les chambres d’agriculture des régions concernées. Émilie Fiorito, trésorière de l’association Pistache en Provence et secrétaire de France Pistache, souligne que ces échanges sont essentiels pour faire face aux défis techniques et économiques. Au départ, peu de monde croyait en ce projet, mais la première récolte commerciale de 2026 a changé la donne. Le syndicat rassemble désormais des producteur·ices, des transformateur·rices et même des entreprises comme une confiserie ou un fabricant de yaourt, qui souhaitent valoriser la pistache française.
La France importe environ 15 000 tonnes de pistaches décortiquées chaque année, principalement des États-Unis et de Turquie. Les producteur·ices français·es, conscients de ne pas pouvoir rivaliser avec ces volumes, misent sur une production locale de qualité et traçable. Le marché est dynamique, avec une demande croissante pour des produits locaux et durables. Pour soutenir cette filière, France Pistache travaille avec l’**Institut Agro de Montpellier** afin de développer des méthodes de traçabilité. L’objectif est de garantir que chaque étape, de la culture à la consommation, soit transparente. Cette approche pourrait séduire les consommateur·rices soucieux·ses de l’origine et de l’impact environnemental de leurs achats, tout en offrant aux agriculteur·ices une alternative économique viable face aux défis climatiques et aux mutations des filières traditionnelles comme le vin.

