Avoir raison avec... H. G. Wells : L’utopie d'un Nouvel Ordre mondial
"L'État mondial ne sera plus une utopie, puisqu’il sera notre monde", écrit H. G.
H.G. Wells, auteur britannique célèbre pour ses romans de science-fiction comme La Machine à explorer le temps ou La Guerre des mondes, publie en 1905 Une Utopie moderne, un roman considéré comme la clé de voûte de son œuvre. Contrairement à ses récits d'anticipation, cet ouvrage propose une vision politique : la création d’un État mondial unique, gouvernant l’humanité entière. Wells y écrit que cet État ne sera plus une utopie (un idéal impossible à atteindre), mais deviendra une réalité concrète. Convaincu que les nationalismes mènent l’Europe à sa perte après la Première Guerre mondiale, il imagine une organisation mondiale pacifique, où les souverainetés nationales disparaîtraient au profit d’un gouvernement central. Son idée s’appuie sur l’espoir d’une paix durable, mais aussi sur une méfiance croissante envers les réformes graduelles, jugées insuffisantes. Wells passe ainsi d’un socialisme réformiste à une vision radicale, où la raison et la science doivent guider l’humanité vers un nouvel ordre.
La Première Guerre mondiale, en 1914, marque un tournant dans la pensée de Wells. Il n’avait pas anticipé ce conflit, qui le bouleverse profondément et renforce sa conviction qu’un État mondial est nécessaire pour éviter de nouveaux cataclysmes. Dans son roman La Destruction libératrice (1913), il met en scène le personnage de Leblanc, un ambassadeur français à Washington obsédé par l’idée d’un gouvernement universel. Ce personnage incarne l’alter ego de Wells : un idéaliste convaincu que la raison peut transcender les identités nationales et construire une utopie réalisable. Wells s’inspire de sa culture et de son optimisme pour défendre cette vision, tout en hésitant entre la fiction et l’essai politique. Pour lui, l’humanité est condamnée à s’unir pour assurer une paix durable, même si les contours de cet État mondial restent flous.
Dans Une Utopie moderne et La Destruction libératrice, Wells défend l’idée d’un État mondial dirigé par une élite éclairée de savants et d’experts, plutôt que par des institutions démocratiques. Ce gouvernement des experts, qu’il qualifie de république mondiale, promettrait progrès et concorde, mais exclurait la participation citoyenne. Cette vision technocratique reflète son admiration pour les Lumières et des penseurs comme Condorcet, tout en s’éloignant des mécanismes traditionnels de la démocratie. Wells croit en la capacité de la raison à résoudre les conflits, mais son idéal se heurte à une réalité où le pouvoir reste souvent entre les mains des États-nations. Cette contradiction entre utopie et pragmatisme souligne les limites de sa proposition.
Les dernières années de Wells sont marquées par un profond désenchantement. En 1945, le bombardement d’Hiroshima et la Seconde Guerre mondiale, dont il avait pressenti l’horreur dans ses écrits, le confrontent à l’échec de ses prédictions. Il meurt en 1946, laissant dans son autobiographie une phrase cinglante : *« Je vous l’avais bien dit, bande de cons. »* Cette phrase résume son amertume face à l’incapacité du monde à adopter son modèle d’État mondial. Wells, qui avait toujours cru en l’optimisme et au progrès, réalise que ses idées n’ont pas convaincu. Son rêve d’une paix mondiale fondée sur la raison s’effondre, face à la réalité des conflits et des divisions humaines. Cette fin tragique interroge sur les limites des utopies politiques.

