Ces hommes pionniers du féminisme, de Condorcet à Léon Blum
Le philosophe Condorcet, l’inventeur et militant Jules Allix, l’économiste Victor Considerant, le médecin et franc-maçon Georges Martin, le chef du gouvernement sous le Front populaire Léon Blum, l’écrivain Victor Margueritte (de gauche à droite et de haut en bas). L’ESSENTIEL Face aux violences sexistes et sexuelles, de plus en plus d’hommes disent publiquement leur soutien à la « cause des femmes ».
Depuis plusieurs années, un nombre croissant d’hommes s’engagent publiquement en faveur des droits des femmes, notamment pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Certains vont plus loin en appelant à la fin du patriarcat, un système social où les hommes détiennent des privilèges de naissance au détriment des femmes. Ces hommes ne sont pas les premiers à soutenir cette cause : dès le XIXe siècle et le début du XXe siècle, des figures masculines se sont mobilisées aux côtés des féministes. Leur engagement prend des formes variées, allant de la défense de l’accès des femmes à certaines professions à la promotion de leurs droits politiques, en passant par une meilleure valorisation de leur rôle domestique. Ces positions reflètent une vision large du féminisme, centrée sur le progrès pour les femmes et leur meilleure intégration dans la société.
Le marquis Condorcet (1743–1794), philosophe et homme politique, est considéré comme une figure majeure du féminisme. Dans ses écrits, notamment Sur l’admission des femmes au droit de cité publié en 1790, il défend l’idée que les femmes doivent bénéficier des mêmes droits que les hommes, car elles partagent une égale humanité. Ses arguments, fondés sur l’universalisme, ont inspiré les mouvements suffragistes. En 1914, une manifestation en faveur du suffrage des femmes s’est d’ailleurs terminée devant sa statue à Paris, symbole de son héritage. Condorcet a posé les bases d’une réflexion qui dépasse son époque, en liant droits des femmes et principes républicains.
Dans les années 1830, les penseurs Saint-Simon (1760–1825) et Fourier (1772–1837) ont développé des théories féministes complémentaires. Saint-Simon prônait une société fondée sur la complémentarité des rôles masculins et féminins, avec une vision presque religieuse où la femme serait une Femme-messie devant compléter l’homme. Fourier, lui, a fait de l’émancipation des femmes un indicateur du progrès social, tout en défendant une approche plus socialiste et industrielle. Ces idées ont encouragé de nombreuses femmes à s’engager pour leur libération, tout en inspirant des hommes à soutenir leur cause.
Sous la IIe République (1848–1852), deux élus saint-simoniens, Victor Considerant (1808–1893) et Pierre Leroux (1797–1871), ont été les seuls à demander l’inclusion des femmes dans le suffrage universel. Leur engagement s’inscrit dans une tradition socialiste ouverte au féminisme, qui a marqué le XIXe siècle. Cette période a vu émerger des hommes qui, comme Léon Richer (1824–1911), ont cofondé des associations et des journaux dédiés aux droits des femmes, comme le Droit des femmes en 1869. Ces militants ont joué un rôle clé dans la diffusion des idées féministes, malgré un contexte social souvent hostile.
De nombreux couples du XIXe et du début du XXe siècle ont marqué l’histoire du féminisme, où l’homme soutenait publiquement l’engagement de sa compagne. Par exemple, Georges Lhermitte a prouvé lors d’une réunion publique que son épouse, Maria Vérone, savait ravauder des chaussettes, pour rassurer sur le maintien de son rôle domestique. Hubertine Auclert a salué en 1902 le soutien d’Auguste Rouzade à sa femme, Léonie Rouzade, suffragiste et libre-penseuse. Enfin, Georges Martin a cofondé en 1901 le Suprême Conseil universel mixte Le Droit humain, permettant aux femmes d’accéder aux plus hauts grades de la franc-maçonnerie, un espace républicain où militaient plusieurs figures féministes.
Des personnalités comme Victor Hugo (1802–1885), premier président d’honneur de la Ligue française pour le droit des femmes en 1882, ou Victor Margueritte (1866–1942), dont le roman la Garçonne a popularisé l’image de la femme émancipée dans les années 1920, ont contribué à normaliser les idées féministes. Côté politique, des figures comme Léon Blum (1872–1950) ou Marcel Sembat (1862–1922), socialistes, ont défendu les droits des femmes. D’autres, comme Jules Siegfried (1837–1922) ou Paul d’Estournelle de Constant (1852–1924), radicaux ou centristes, ont aussi milité pour le vote des femmes. Leur engagement a permis des avancées dans des domaines variés : travail, éducation, protection de la maternité ou droits civils.
Malgré ces soutiens, les hommes féministes ont parfois été critiqués pour leur manque d’audace, notamment sur le vote des femmes. Sous la IIIe République, certains républicains, craignant l’impact politique des électrices, ont freiné les réformes. Cette *frisolité* a brouillé le souvenir de ces militants, dont les actions ont pourtant abouti à des avancées concrètes : droits dans le travail, éducation, protection de la maternité ou droits civils. Leur engagement a prouvé que l’émancipation des femmes était compatible avec le progrès social, même si leur vision du féminisme pouvait varier selon les époques et les courants politiques.

