Quand l’anglais dialogue avec le français sur les planches montréalaises
La tendance consistant à intégrer des termes en anglais dans des pièces en français se prolongera-t-elle cette saison ?.
Plusieurs spectacles montréalais de la saison 2025-2026 ont intégré des passages en anglais dans des pièces initialement écrites en français. Par exemple, Macbeth des finissants de l’École nationale de cirque alterne les deux langues, tout comme Laarm de Ploers de Christian Lapointe, où l’anglais symbolise une dystopie dominée par des figures comme Bill Gates ou Donald Trump. D’autres pièces comme Que notre joie demeure ou la trilogie glissante de François Ruel-Côté utilisent l’anglais pour des raisons esthétiques ou narratives. Cette pratique reflète la réalité multiculturelle de Montréal, où le bilinguisme est courant. Cependant, elle soulève des questions sur l’accessibilité et la pertinence de ces emprunts linguistiques.
L’utilisation de l’anglais sur les scènes francophones au Québec est un sujet sensible, car elle est souvent interprétée à travers le prisme des relations entre les deux solitudes (francophones et anglophones). Jeanne Bovet, professeure à l’Université de Montréal, souligne que cette pratique peut être perçue comme un choix politique, même si les créateurs ne l’envisagent pas toujours ainsi. Par exemple, la compagnie PME-Art intègre systématiquement le bilinguisme dans ses créations, reflétant la collaboration entre artistes francophones et anglophones. Cependant, cette approche peut aussi être reçue différemment selon les générations, les jeunes publics étant potentiellement moins sensibles à ces enjeux.
Les théâtres montréalais qui intègrent de l’anglais dans leurs productions prennent des mesures pour garantir l’accessibilité du public. Philippe Cyr, directeur artistique du théâtre Prospero, explique que l’inclusion de l’anglais est toujours discutée pour s’assurer qu’elle serve un propos artistique et non une simple facilité. Des stratégies comme les surtitres, l’ajout d’un personnage interprète ou la traduction des répliques en anglais par un personnage francophone sont utilisées. Laurence Dauphinais, coadaptatrice de Que notre joie demeure, insiste sur l’importance de ces dispositifs pour éviter que le public ne se sente exclu, tout en veillant à ce qu’ils s’intègrent harmonieusement à la mise en scène.
L’ouverture à d’autres langues, dont l’anglais, permet aux artistes francophones de diversifier leurs récits et d’explorer de nouvelles formes d’expression. Philippe Cyr souligne que cette approche reflète aussi la réalité des artistes dont le français n’est pas la langue maternelle, offrant ainsi une plus grande liberté créative. Paul Lefebvre, théâtrologue, cite l’exemple de Pas fout’ mind d’Eric Vega, où se mêlent français, anglais, créole latino-américain et arabe, reflétant la diversité linguistique des jeunes Montréalais. Cependant, Jeanne Bovet note que toutes les langues ne sont pas perçues de la même manière : l’anglais conserve une résonance particulière au Québec, contrairement à d’autres idiomes comme l’arabe, qui sont mieux acceptés.
L’utilisation croissante de l’anglais dans les spectacles francophones interroge aussi la place du français comme langue unique sur les scènes québécoises. Philippe Cyr évoque la nécessité d’accueillir des artistes dont le français n’est pas la langue maternelle, ce qui modifie la façon de raconter des histoires. Laurence Dauphinais y voit un devoir pour le public francophone de s’ouvrir à ces nouvelles voix, tout en soulignant que cette ouverture enrichit la création artistique. Elle rappelle que cette diversité linguistique permet de mieux représenter la réalité montréalaise, où coexistent de nombreuses cultures et langues.

