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La saga One Piece peut nous aider à comprendre les alternatives à l’entreprise traditionnelle, avec Luffy contre le Gouvernement Mondial

The Conversation France · mis à jour il y a 14 j

Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations, mutuelles, associations – s’érigent en contre-système d’un modèle d’entreprise lucrative. Mais elles tendent à adopter tous les codes des entreprises auxquels elles s’opposent.

Paradoxe des alternatives

Les organisations de l’économie sociale et solidaire (ESS) – comme les coopératives, fondations, mutuelles ou associations – cherchent à proposer des modèles différents de l’entreprise traditionnelle lucrative. Pourtant, pour exister et peser dans un système économique dominant, elles adoptent souvent ses outils : indicateurs financiers, plans stratégiques à long terme ou méthodes de gestion standardisées. Ce paradoxe est illustré par la saga One Piece, où l’équipage du Chapeau de Paille incarne une alternative au Gouvernement Mondial, tout en devant composer avec ses propres contradictions. Par exemple, une ONG peut être contrainte d’adopter des modèles de gestion privés pour survivre, reproduisant ainsi les logiques qu’elle critique. Ce phénomène, appelé isomorphisme institutionnel par les chercheurs Paul DiMaggio et Walter Powell, montre comment les organisations alternatives risquent de perdre leur spécificité en s’alignant sur les normes dominantes.

Âge Vide et épistémicide

Dans One Piece, l’Âge Vide est une période de cent ans dont le Gouvernement Mondial a effacé toutes les traces. Ce choix délibéré vise à rendre impensables les alternatives à son système, en détruisant les savoirs et les récits qui pourraient les inspirer. Ce mécanisme s’apparente à l’épistémicide, un concept développé par le sociologue Boaventura de Sousa Santos pour décrire la destruction organisée des connaissances incompatibles avec un ordre dominant. Dans le monde réel, les organisations de l’ESS font face à un défi similaire : leur existence même est souvent invisibilisée dans les discours économiques dominants, où le terme entreprise désigne par défaut une structure lucrative. Préserver la mémoire des alternatives devient alors un enjeu central pour ces organisations, qui doivent lutter contre l’effacement de leurs modèles dans l’imaginaire collectif.

Dissonances structurelles

Les organisations de l’ESS sont confrontées à des dissonances, c’est-à-dire des contradictions internes entre leurs valeurs et les contraintes du système dominant. Par exemple, une coopérative peut devoir adopter des méthodes de gestion compétitives pour survivre, tout en défendant une logique solidaire. Ces dissonances ne sont pas de simples dysfonctionnements, mais des héritages structurels avec lesquels ces organisations doivent composer. Dans One Piece, le Gouvernement Mondial illustre cette mécanique : il est né d’un acte violent, la destruction d’un royaume pour imposer son ordre, et reproduit cette logique de domination. De même, une ONG dépendante de financements publics peut voir ses actions influencées par les priorités géopolitiques de ses bailleurs, compromettant ainsi son indépendance.

Fissures dans les systèmes

Aucun système, même hégémonique, n’est totalement monolithique. Dans One Piece, des personnages comme l’amiral Aokiji ou le vice-amiral Garp au sein de la Marine du Gouvernement Mondial incarnent des fissures dans ce système dominant. Ils représentent des individus qui, malgré leur appartenance à une institution contestable, restent fidèles à une forme de justice qu’ils estiment trahie. Cette idée s’applique aux organisations de l’ESS : même si elles sont contraintes d’adopter certains outils du système dominant, elles peuvent préserver des espaces de résistance ou de critique interne. Ces fissures montrent que les alternatives ne sont pas toujours extérieures au système, mais peuvent émerger de ses propres contradictions.

Mémoire et savoirs subalternes

Nico Robin, personnage de One Piece, incarne la figure des savoirs situés, un concept développé par la philosophe Donna Haraway. Elle porte la mémoire des dominés en déchiffrant les Poneglyphes, des pierres gravées qui racontent l’histoire des civilisations effacées par le Gouvernement Mondial. Dans le monde réel, les savoirs situés désignent les connaissances produites par des groupes marginalisés, comme les associations féministes ou décoloniales, qui remettent en cause les récits dominants. Ces savoirs sont essentiels pour les organisations de l’ESS, car ils permettent de préserver des alternatives aux modèles économiques traditionnels et de donner une voix aux populations exclues des débats économiques dominants.

Éthique du care et vulnérabilité

Sanji, le cuisinier de l’équipage du Chapeau de Paille, représente l’éthique du care, une théorie développée par la philosophe Joan Tronto. Cette éthique repose sur une attention inconditionnelle aux vulnérables, qu’ils soient alliés ou ennemis. Dans le manga, Sanji refuse de laisser quiconque mourir de faim, même ses adversaires, illustrant une forme de solidarité universelle. Dans le monde réel, cette éthique inspire les organisations de l’ESS comme les banques alimentaires ou les maraudes, qui placent le soin aux personnes au cœur de leur action. Elle contraste avec les logiques marchandes, qui priorisent souvent la rentabilité au détriment de la vulnérabilité.

Bricolage et créolisation

Franky, ingénieur autodidacte de One Piece, incarne la créolisation, un concept développé par le philosophe Édouard Glissant. Il construit le navire de l’équipage avec des matériaux détournés, sans modèle unique imposé, illustrant l’art de bricoler avec les moyens du bord. Dans le monde réel, cette approche inspire les coopératives de production, les fab labs solidaires ou les tiers-lieux, qui mélangent des outils du secteur marchand avec des finalités sociales ou environnementales. Ces organisations montrent qu’il est possible de créer des alternatives en combinant des ressources existantes avec des objectifs critiques, sans renoncer à l’efficacité.

Pluralité et pluriversalité

Luffy, capitaine de l’équipage du Chapeau de Paille, refuse d’imposer une vision unique à ses équipiers, incarnant la pluriversalité, un concept développé par l’anthropologue Arturo Escobar. Cette idée vise à construire un monde où cohabitent plusieurs réalités, normes et cosmologies, plutôt qu’un système unique et uniformisé. Dans One Piece, les archipels traversés par l’équipage conservent leurs lois et leurs souverainetés propres, malgré l’ordre imposé par le Gouvernement Mondial. Pour les organisations de l’ESS, cette approche suggère de concevoir des dispositifs de gouvernance qui préservent la diversité des visions et des pratiques, plutôt que de chercher un consensus artificiel qui effacerait les dissensions.

Outils réflexifs et gestion

Pour éviter de reproduire les logiques dominantes, les organisations de l’ESS peuvent s’inspirer de trois pistes issues des travaux récents en gestion. La première consiste à intégrer aux outils de reporting (rapports d’activité) une analyse réflexive des choix narratifs et des renoncements opérés, afin de questionner les indicateurs utilisés. La deuxième propose d’expliciter les tensions entre logiques institutionnelles, plutôt que de les agréger dans des indicateurs synthétiques simplistes. Enfin, la troisième suggère de concevoir des dispositifs de gouvernance qui maintiennent le dissensus comme principe organisationnel, plutôt que de viser un alignement consensuel forcé. Ces approches permettent de préserver l’identité critique des organisations tout en restant opérationnelles.

Ce que ça pourrait changer

La fiction populaire, comme *One Piece*, offre des configurations imaginatives que les outils de gestion classiques ne produisent pas. Elle permet d’explorer des alternatives organisationnelles sans les contraintes du réel, en rendant visibles des dynamiques qui échappent aux approches traditionnelles. Pour les sciences de gestion et l’ESS, ces récits peuvent servir de support à l’analyse organisationnelle, en offrant des métaphores et des exemples concrets pour repenser les modèles existants. En ce sens, la fiction devient un outil complémentaire aux méthodes académiques, permettant de questionner les normes dominantes et d’imaginer des formes d’organisation plus justes et inclusives.

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