Avant d’être ennemis, ils étaient amis… La bromance méconnue de Guillaume le Conquérant et Harold
Dans les premières scènes de la tapisserie de Bayeux, avant le serment visible ici, Guillaume de Normandie et Harold Godwinson s’entraident. Wikimedia L’ESSENTIEL La tapisserie de Bayeux, présentée au British Museum à Londres à partir du 10 septembre, raconte aussi les événements qui ont précédé la conquête normande.
Avant de devenir ennemis mortels lors de la bataille d’Hastings en 1066, Guillaume de Normandie (futur Guillaume le Conquérant) et Harold Godwinson, un puissant noble anglais, furent alliés et combattirent côte à côte. Cette amitié méconnue est racontée par la tapisserie de Bayeux, une œuvre brodée du XIe siècle qui illustre les événements menant à la conquête normande de l’Angleterre. La tapisserie, exposée au British Museum à Londres à partir du 10 septembre, est un document historique unique car elle montre des détails visuels et narratifs souvent ignorés dans les chroniques écrites de l’époque. Elle révèle une relation complexe entre les deux hommes, marquée par des moments de solidarité, comme l’épisode des sables mouvants près du Mont-Saint-Michel, avant leur affrontement final pour la couronne d’Angleterre.
En 1064, la succession au trône d’Angleterre est un enjeu majeur. Le roi Édouard le Confesseur, sans héritier direct, meurt en 1066, déclenchant une crise successorale. Plusieurs prétendants, dont Guillaume et Harold, se disputent la couronne. Guillaume, duc de Normandie, affirme qu’Édouard lui aurait promis le trône avant sa mort. Harold, lui, est soutenu par la noblesse anglaise. C’est dans ce contexte que Harold, après un naufrage dans le Ponthieu (Somme), est livré à Guillaume. Ce dernier l’emmène en campagne militaire contre Conan, duc de Bretagne, où Harold se retrouve à la fois otage, hôte et compagnon d’armes. Cette ambiguïté reflète les tensions politiques de l’époque, où les alliances étaient fragiles et les serments souvent stratégiques plutôt que sincères.
Lors d’une campagne militaire près du Mont-Saint-Michel, une partie de l’armée normande, dirigée par Guillaume, s’enfonce dans les sables mouvants du Couesnon, un fleuve marquant la frontière entre la Normandie et la Bretagne. Les soldats, leurs boucliers levés au-dessus de la tête, trébuchent et tombent dans la boue. C’est alors qu’Harold, reconnaissable à sa moustache distinctive (les Normands de l’époque se rasaient de près), intervient pour sauver ses compagnons. La tapisserie de Bayeux le montre tenant un bouclier d’une main et tirant un soldat de l’autre, tandis qu’un autre s’accroche à son dos. Cet acte de bravoure, décrit par la formule latine « hic Harold dux trahebat eos de arena » (« ici le duc Harold les tira du sable »), illustre son courage et sa loyauté envers Guillaume à ce moment précis.
La tapisserie de Bayeux ne se contente pas de raconter une histoire : elle inclut des bordures décoratives qui offrent un commentaire ironique et symbolique sur les scènes représentées. Dans l’épisode des sables mouvants, les bordures montrent des anguilles qui se contorsionnent, évoquant l’idée d’Harold comme une figure insaisissable malgré son héroïsme. D’autres motifs, comme des aigles et un loup, symbolisent la violence et la prédation, préfigurant le destin tragique des deux hommes. Ces détails suggèrent que la tapisserie, réalisée après les événements, porte un regard rétrospectif et moralisateur sur les actions des personnages, soulignant les ambiguïtés de leur relation.
Après leur victoire commune contre Conan de Bretagne, Guillaume ramène Harold en Normandie, où il lui remet des armes en signe de reconnaissance. Cependant, Guillaume exige aussi qu’Harold prête serment sur des reliques sacrées. Ce serment, représenté dans la tapisserie, est au cœur du futur conflit entre les deux hommes. Les historiens débattent encore de la nature exacte de ce serment : Harold savait-il qu’il promettait de soutenir les revendications de Guillaume sur la couronne d’Angleterre ? Toujours est-il que ce serment scelle leur destin respectif. Quelques années plus tard, en 1066, Harold est couronné roi d’Angleterre, déclenchant la colère de Guillaume, qui envahit l’Angleterre pour faire valoir ses droits. Leur amitié d’autrefois cède alors la place à une guerre sanglante.
La *tapisserie de Bayeux* est un document exceptionnel car elle capture un moment clé de l’histoire européenne : la transition entre l’Angleterre anglo-saxonne et l’Angleterre normande. Longue de 70 mètres, elle a été réalisée vers 1070, probablement sous l’impulsion de Guillaume le Conquérant lui-même, pour justifier sa conquête. Elle illustre non seulement les batailles et les stratégies militaires, mais aussi les relations personnelles et politiques entre les dirigeants de l’époque. Aujourd’hui, elle est exposée au British Museum, où elle attire des visiteurs du monde entier. Son retour temporaire à Bayeux, en Normandie, en 2024, souligne son importance culturelle et historique pour la France comme pour l’Angleterre.

