La French Tech sait créer. Elle doit aussi savoir reprendre.
L’article La French Tech sait créer. Elle doit aussi savoir reprendre.
L'article souligne un changement de paradigme pour la French Tech, qui a longtemps été associée à la disruption et à l'ubérisation de secteurs traditionnels. Depuis 2015, cette expression désignait l'idée de remplacer des acteurs établis par des solutions technologiques innovantes. Cependant, l'auteur, Pierre Charvet, cofondateur de YouStock, explique que cette approche n'est plus adaptée. Il illustre ce propos par l'exemple de son entreprise, qui a racheté en 2026 Bedel, une maison fondée en 1866 spécialisée dans le stockage et la logistique, plutôt que de chercher à la remplacer. Cette inversion de perspective marque un tournant : la French Tech doit désormais se concentrer sur la reprise et l'amélioration d'entreprises existantes plutôt que sur la création de nouveaux marchés.
Un enjeu économique majeur en France est la transmission des petites et moyennes entreprises (PME). Plus de 500 000 PME devront être transmises dans la décennie à venir en raison du départ à la retraite de leurs dirigeants. Ces entreprises représentent des savoir-faire, des carnets de commandes et des équipes formées sur plusieurs décennies. Leur fermeture, en cas de manque de repreneur, entraîne la perte de compétences locales et une absorption du marché par des groupes étrangers ou des fonds d'investissement. L'auteur souligne que ces entreprises ne peuvent pas simplement pivoter (changer de modèle économique) : elles disparaissent si elles ne trouvent pas de repreneur. Ce problème est particulièrement aigu dans des territoires où l'économie repose sur quelques entreprises clés.
La French Tech a développé des compétences en gestion de produits, industrialisation des processus et pilotage d'activités, acquises notamment lors de la conquête des marchés grand public. Ces compétences sont aujourd'hui plus valorisées lorsqu'elles sont appliquées à des entreprises réelles plutôt qu'à la création de nouveaux marchés. Après une décennie de croissance rapide et de levées de fonds, l'écosystème startup français se tourne vers des modèles plus matures, où l'utilité concrète et la pérennité priment. L'auteur suggère que ces compétences peuvent apporter une colonne vertébrale technologique aux PME, c'est-à-dire une infrastructure de données, de processus et de croissance, plutôt qu'une révolution disruptive.
Le build-up tech, ou rachat d'entreprises traditionnelles par des startups pour les transformer, peut échouer si mal exécuté. Un scénario classique consiste en une équipe jeune qui remplace les outils existants (comme un ERP, un système de gestion intégré), modifie la marque et écarte les employés expérimentés, pensant améliorer la performance. Cependant, cette approche peut détruire la valeur créée par ces employés, dont l'expertise est souvent irremplaçable. L'auteur cite l'exemple de Bedel, une entreprise de 160 ans, où la confiance des clients repose sur des décennies de savoir-faire. Une mauvaise transformation peut donc nuire à l'activité plutôt que l'améliorer.
Pour réussir une reprise, l'auteur propose une inversion de posture : la technologie ne doit pas remplacer l'existant, mais s'y ajouter. Trois principes guident cette approche. D'abord, ne pas toucher à la relation client, car la confiance s'est construite sur des décennies et peut être détruite rapidement. Ensuite, numériser uniquement ce qui est pénible (comme les inventaires manuscrits ou la traçabilité des lots), tout en préservant ce qui est précieux (comme le diagnostic d'un chantier complexe, qui repose sur l'expérience humaine). Enfin, accepter d'apprendre des employés de l'entreprise reprise, car leur expertise est souvent supérieure à celle des repreneurs. La transmission des compétences doit être bidirectionnelle.
L'apport de la tech aux PME n'est pas une révolution, mais une modernisation progressive. Il s'agit de fournir une infrastructure technologique (données propres, processus outillés, capacité à absorber la croissance) sans tout bouleverser. Une entreprise de 40 salariés qui gagne 20 % de productivité grâce à ces outils et se transmet dans de bonnes conditions crée plus de valeur réelle qu'une startup médiatisée en quête de croissance rapide. L'auteur insiste sur le fait que ces entreprises ne sont pas en retard, mais qu'elles fonctionnent avec des moyens différents. Leur modernisation passe par un outillage adapté à leurs besoins, et non par une remise en cause de leur modèle.
L'auteur appelle à un changement de mentalité dans l'écosystème tech français. Il souhaite que davantage d'entrepreneurs considèrent les annonces de transmission de PME comme des opportunités de marché, au même titre que les nouvelles niches. Il encourage les fonds d'investissement early stage (débutants) à ne plus voir une acquisition d'entreprise traditionnelle comme un signe de faiblesse, mais comme une stratégie viable. Il plaide également pour que les dispositifs publics d'accompagnement à la transmission intègrent le langage des équipes produit, et pas seulement celui des experts-comptables. Enfin, il souligne que ces entreprises ne doivent pas être perçues comme dépassées, mais comme des piliers de l'économie locale méritant d'être modernisés.
L'auteur conclut en posant une question centrale : une entreprise comme Bedel, fondée en 1866, n'avait pas besoin d'être *ubérisée*, mais d'être reprise par une équipe capable de la faire évoluer sans l'effacer. La modernité ne se mesure pas à la rapidité de la transformation, mais à la pertinence de l'outillage apporté. Il cite Laurent Levy, dirigeant de Bedel, qui cherchait une équipe pour faire évoluer l'entreprise plutôt que pour la remplacer. Cette posture exige humilité et respect pour le savoir-faire existant. La French Tech doit donc se demander non pas si elle est capable de digitaliser une entreprise centenaire, mais si elle est digne de la reprendre. Cette question, selon l'auteur, devrait être au cœur de ses réflexions.

