À Montréal, le Traité de la Grande Paix sort de l’ombre après 25 ans d’absence
Le seul exemplaire connu de la Grande Paix de Montréal révèle les pictogrammes des nations signataires..
Le Musée Pointe-à-Callière à Montréal expose jusqu’au 20 septembre 2026 le seul exemplaire connu du Traité de la Grande Paix de Montréal, signé le 4 août 1701. Ce document, conservé aux Archives nationales de France, n’avait pas été présenté dans la ville depuis 25 ans. Pour la première fois, il est montré à la verticale, permettant d’observer ses sept feuillets fragiles des deux côtés. L’exposition s’inscrit dans le cadre du 325e anniversaire de cette entente diplomatique majeure, qui réunissait 40 nations autochtones et la Nouvelle-France. Le parcours muséographique plonge le visiteur dans l’histoire en traversant des vestiges archéologiques et un égout collecteur avant d’accéder à la salle où repose le traité, éclairé de manière tamisée pour préserver sa fragilité.
En 1701, Montréal était une petite ville fortifiée de 1 200 habitants, soudainement envahie par environ 1 300 délégués autochtones venus de territoires s’étendant de l’Acadie aux Grands Lacs et à la vallée du Mississippi. Près de 40 nations étaient représentées, dont les Wendat, les Miamis, les Odawa, les Anishinaabe et les cinq nations de la Confédération iroquoise (appelée Haudenosaunee ou Iroquois selon les sources). Pendant deux semaines, chefs, interprètes et commerçants ont négocié pour mettre fin à des décennies de conflits entre la Confédération haudenosaunee, la Nouvelle-France et leurs alliés autochtones. Cet événement sans précédent a marqué l’histoire par son ampleur et sa complexité diplomatique.
La Grande Paix de Montréal n’a pas été conclue spontanément. Elle résulte de quatre années de tractations, de missions diplomatiques et d’échanges de messages entre Français, Canadiens et nations autochtones. Les relations personnelles jouaient un rôle clé : des intermédiaires comme Nicolas Perrot, qui parlait plusieurs langues et vivait parmi les communautés des Grands Lacs, ou des membres de la famille Le Moyne, adoptés par les Onondagas (une nation haudenosaunee), ont facilité les négociations. Les parties se connaissaient bien, ce qui a permis de surmonter des obstacles comme les rivalités ou les pressions anglaises visant à empêcher la participation de certaines nations.
Le chef et diplomate wendat Kondiaronk a joué un rôle central dans l’aboutissement du traité. Convaincu que la guerre ne pouvait apporter de victoire à aucune nation, il a milité pour une paix générale. Malade, il a prononcé un dernier discours le 1er août 1701 avant de mourir dans la nuit. Ses funérailles, devenues un événement diplomatique, ont renforcé la volonté de finaliser les négociations. Son engagement symbolise l’importance des liens personnels dans ce processus. Le traité a été signé dans la résidence du gouverneur Louis-Hector de Callière, située sur l’emplacement actuel du Musée Pointe-à-Callière.
Le traité de 1701 est un document unique : il s’agit d’une expédition, c’est-à-dire une copie envoyée en France pour informer le roi. Les clauses, bien que modestes, prévoient la fin des hostilités, la libération des prisonniers et la réouverture des routes commerciales. Cependant, ce sont les pictogrammes représentant des animaux qui captent l’attention. Tortues, ours, loups ou renards symbolisent les nations, clans ou délégations signataires. Par exemple, le renard représente la Première Nation Sauk and Fox, tandis que le rat musqué est l’emblème personnel de Kondiaronk. Ces marques ne sont pas de simples ornements : elles constituent des signatures diplomatiques engageant chaque nation.
La cérémonie de signature du traité a ressemblé à une conférence internationale moderne. Le texte a été lu à voix haute et traduit dans plusieurs langues, avec des interprètes à côté de chaque délégation. Environ 1 000 personnes ont assisté à l’événement, qui s’est déroulé dans un enclos aménagé près de la résidence du gouverneur. Les colliers de wampum et les présents échangés lors des négociations ont donné une dimension cérémonielle à l’accord. Ces objets, comme des perles de coquillage ou des fragments de calumet, voyageaient sur des centaines de kilomètres et servaient de gages de sincérité et de loyauté.
La Grande Paix de Montréal n’a pas aboli les ambitions coloniales françaises ni empêché les guerres impériales du XVIIIe siècle. Cependant, elle a instauré un nouvel équilibre entre les puissances, permettant une période d’apaisement de près de 60 ans. Elle a facilité la reprise du commerce et la circulation sur le continent, comme en témoigne la fondation de Détroit par Antoine de Lamothe-Cadillac quelques semaines après la signature. L’accord reconnaissait l’autonomie des nations autochtones, qui conservaient leurs dirigeants, leurs institutions et leurs territoires. Il s’agissait moins d’une soumission que d’un partenariat où chaque partie conservait sa capacité de négocier.
Avant d’arriver à Montréal, les délégations venues des Grands Lacs ont fait halte à Kahnawà:ke, une communauté kanien’kehá:ka (mohawk) située près de l’actuelle Montréal. Ce rassemblement, accueilli dans la maison longue du chef Aronhiateka, a permis aux nations de se retrouver, d’échanger et de préparer les négociations. Cette étape rappelle que la paix de 1701 ne résultait pas uniquement des discussions entre Autochtones et Français, mais aussi d’un long travail diplomatique entre les nations elles-mêmes. Les terres de Kahnawà:ke, encore aujourd’hui, témoignent de ce lien continu avec le territoire.
Pour les archéologues comme Louise Pothier, la paix laisse des traces matérielles, à l’inverse de la guerre qui laisse des fortifications ou des armes. Les fouilles menées sur l’ancienne propriété du gouverneur Louis-Hector de Callière ont révélé des perles de wampum et un fragment de calumet en pierre, objets ayant voyagé sur de longues distances. Ces artefacts rappellent que la paix se construisait aussi par des gestes symboliques : offrir un collier de wampum, fumer le calumet ou échanger des présents. Ces pratiques renforçaient la confiance et la légitimité des engagements pris lors des négociations.
Pour commémorer le 325e anniversaire de la Grande Paix de Montréal, un symposium international et multidisciplinaire se tiendra du 17 au 19 septembre 2026 à Montréal et à Kahnawà:ke. Organisé par le *Conseil mohawk de Kahnawà:ke*, le *Musée McCord Stewart*, *Pointe-à-Callière* et l’*Université McGill*, cet événement réunira chercheurs, spécialistes, membres de nations autochtones et artistes. Il proposera des conférences, des tables rondes et des activités culturelles pour approfondir la réflexion sur cet épisode historique unique, où des dizaines de peuples autonomes ont choisi la voie du dialogue malgré leurs rivalités.

