"Dégel", la cinéaste Manuela Martelli dans l'hiver de la dictature chilienne
Avec Dégel, Manuela Martelli poursuit une réflexion cinématographique sur les silences de l’histoire chilienne, où la mémoire des disparitions sous la dictature se mêle à une quête de vérité universelle. Le film, présenté à Cannes dans la section Un certain Regard, utilise le froid des Andes comme métaphore d’une vérité enfouie, tout en tissant un dialogue entre les traumatismes chiliens et allemands. Une œuvre où l’absence devient langage, interrogeant la capacité du cinéma à dire l’indicible sans tomber dans le pathos.
Comment Manuela Martelli articule-t-elle dans Dégel la mémoire chilienne avec celle de l’Allemagne, et pourquoi ce choix narratif ?
Martelli lie les deux mémoires en faisant de l’amitié entre Inès, une Chilienne marquée par les non-dits de la dictature, et Hanna, une skieuse allemande aux origines troubles, le cœur du récit. Ce dialogue transnational reflète une quête commune de vérité, où les traumatismes historiques (disparitions au Chili, passé nazi en Allemagne) se répondent sans jamais s’annuler. Le film suggère ainsi que les blessures du XXe siècle transcendent les frontières, tout en soulignant leur spécificité locale.
Quelle est la signification politique et symbolique du voyage de l’iceberg chilien vers l’Exposition universelle de Séville en 1992 ?
Ce geste, réel et intégré au film, incarne une volonté chilienne de se réinventer sur la scène internationale après la dictature, tout en masquant les fractures internes. L’iceberg, symbole de pureté et de rigidité, devient une métaphore ambiguë : il représente à la fois la fragilité d’un pays en transition et l’illusion d’une rédemption par le spectacle. Martelli en fait un outil pour interroger la mémoire collective et les stratégies de visibilité des États en quête de légitimité.
En quoi le choix de l’enfance comme perspective narrative influence-t-il la réception du film ?
L’utilisation d’Inès, une enfant, comme fil conducteur permet à Martelli d’éviter le piège du mélodrame tout en maintenant une tension subtile. Son innocence contraste avec l’horreur des disparitions, soulignant l’absurdité de la violence politique et son impact sur les générations futures. Ce point de vue renforce aussi l’idée que les traumatismes se transmettent sans être explicitement nommés, comme une ombre portée sur l’enfance.
Ce que ça pourrait changer
Ce film pourrait contribuer à relancer le débat sur la représentation artistique des violences d’État, en montrant qu’une approche métaphorique et elliptique peut être plus percutante qu’un récit frontal. Il interroge aussi la capacité des sociétés à affronter leur passé sans tomber dans le voyeurisme ou l’exploitation politique. Enfin, Dégel s’inscrit dans une tendance du cinéma latino-américain à revisiter l’histoire récente avec des outils contemporains, ce qui pourrait inspirer d’autres réalisateurs à explorer des sujets similaires avec des angles inédits.

