Clémence Guetté : “Je défends une lecture matérialiste de l’amitié”
L’amitié, souvent reléguée au rang de sentiment intime et secondaire, devient un enjeu politique et social dans l’essai de Clémence Guetté. Face à une épidémie de solitude qui frappe toutes les générations, l’autrice propose de repenser les liens affectifs comme des relations structurantes, voire comme des droits à protéger par le législateur. Son approche matérialiste interroge les conditions économiques et institutionnelles qui rendent l’amitié inaccessible, révélant ainsi les failles d’un système où la précarité et le productivisme étouffent les solidarités.
En quoi l’amitié, selon Clémence Guetté, dépasse-t-elle le cadre d’une question privée pour devenir un problème public ?
Guetté lie l’amitié à des enjeux collectifs comme la solitude, qui touche un quart des Français et plus d’un jeune sur deux, ou encore la « mort sociale » de 750 000 personnes âgées. Elle souligne que l’absence de structures publiques (garde d’enfants, accompagnement des seniors) et la précarité économique rendent l’entretien des liens amicaux impossible, transformant ainsi l’amitié en un problème systémique nécessitant une réponse politique.
Quels mécanismes économiques et sociaux rendent l’amitié inaccessible selon l’analyse de Guetté ?
Le productivisme et les impératifs du marché du travail réduisent le temps disponible pour les relations amicales, tandis que la précarité et le manque de pouvoir d’achat empêchent de financer des rencontres coûteuses (restaurants, week-ends). Guetté évoque même une friendflation, où l’amitié devient un luxe indexé sur la performance financière, excluant ceux qui n’ont pas les moyens d’y participer.
Pourquoi Guetté propose-t-elle d’attribuer un statut légal à l’amitié, et quels risques cela comporte-t-il ?
Elle suggère de reconnaître légalement l’amitié pour répondre à la recomposition des liens sociaux et offrir une protection juridique aux modes de vie communautaires (familles monoparentales, seniors, etc.). Le risque serait d’idéaliser ce sentiment, en en faisant une norme sociale à laquelle chacun devrait se conformer, alors qu’il s’agit d’abord de répondre à des carences structurelles.
Ce que ça pourrait changer
Cette approche pourrait bouleverser les politiques publiques en intégrant la gestion des liens sociaux comme un critère de bien-être collectif, au même titre que l’emploi ou le logement. Elle invite à repenser les priorités économiques pour libérer du temps et des ressources dédiées aux relations humaines, mais soulève aussi la question d’une possible instrumentalisation de l’amitié par l’État, qui en ferait un outil de contrôle social plutôt qu’un espace d’émancipation.

