Innovation : pour un État stratège
L’Europe, autrefois pionnière des révolutions industrielles, risque de se voir reléguer au rang de spectatrice passive de la quatrième révolution technologique, dominée par l’intelligence artificielle, le quantique et la fusion. Dans une tribune percutante, Flora Donsimoni, directrice générale de l’Institut de l’Entreprise, alerte sur une fenêtre de deux à trois ans où l’État doit endosser un rôle de stratège plutôt que de simple facilitateur, sous peine de voir la France et l’Europe devenir les clientes des nations innovantes.
Quels indicateurs illustrent le retard de l’Europe, et notamment de la France, dans l’innovation technologique face aux États-Unis ?
L’investissement privé en intelligence artificielle est quarante fois moindre en France qu’aux États-Unis, selon l’AI Index de Stanford. En 2025, seulement 18 % des entreprises françaises utilisaient l’IA, contre 42 % au Danemark, et le capital-risque a levé 65 milliards de dollars en Europe contre 276 milliards outre-Atlantique. Par ailleurs, près de 30 % des licornes européennes ont délocalisé leur siège à l’étranger entre 2008 et 2021.
Pourquoi le projet quantique interministériel Athéna est-il emblématique des dysfonctionnements de l’État français en matière d’innovation ?
Le projet Athéna, bloqué depuis trois ans, illustre l’éparpillement des acteurs publics : chaque ministère dispose de ses propres guichets, cahiers des charges et calendriers, empêchant toute coordination efficace. Ce manque de pilotage centralisé révèle une architecture institutionnelle inadaptée à l’innovation de rupture, où la complexité administrative étouffe les initiatives.
En quoi la flexisécurité et la formation à l’IA pourraient-elles constituer des leviers pour relancer l’innovation en France ?
La flexisécurité, via des droits portables d’une entreprise à l’autre, permettrait de protéger les individus plutôt que les postes, réduisant ainsi le coût de l’échec et encourageant les prises de risque. Parallèlement, former dix millions d’actifs à l’IA en cinq ans, en réorientant une partie des 32 milliards d’euros consacrés à la formation professionnelle, créerait un vivier de compétences indispensable pour rivaliser avec les États-Unis.
Pourquoi Flora Donsimoni rejette-t-elle l’idée d’un État « sélectionneur » au profit d’un État « stratège » ?
Un État stratège fixe des objectifs ambitieux, ouvre la commande publique aux jeunes entreprises et sanctuarise un droit à l’échec, sans chercher à désigner des vainqueurs a priori. À l’inverse, un État sélectionneur, en ciblant des secteurs ou des acteurs spécifiques, risque d’étouffer l’innovation de rupture en imposant des choix bureaucratiques et en limitant les expérimentations, comme le montre l’exemple des véhicules autonomes en France.
Ce que ça pourrait changer
Si la France et l’Europe ne parviennent pas à réformer leur modèle d’innovation d’ici deux à trois ans, elles risquent de subir un déclassement structurel, devenant dépendantes des technologies développées ailleurs. À l’inverse, une refonte de la gouvernance publique, couplée à une stratégie industrielle européenne ambitieuse, pourrait permettre de capter une partie des bénéfices de la quatrième révolution industrielle, à condition de lever les verrous administratifs et culturels actuels.

