Avec «Fjord», Cristian Mungiu ne prend pas parti, donc il prend parti (pour les accusés)
Avec Fjord, Cristian Mungiu confirme son statut de cinéaste obsédé par la neutralité, mais cette fois, sa posture interroge : en refusant de trancher sur la culpabilité d’un couple accusé de violences intrafamiliales, le réalisateur roumain ne se contente pas de refléter la complexité des faits. Il active un débat plus large sur la place des accusés dans une société où la présomption d’innocence se heurte à la protection des victimes, et où l’empathie envers les premiers peut devenir un miroir déformant des rapports de force. Entre dénonciation implicite des excès du système et risque de relativisation des violences, le film cristallise les tensions d’un progressisme qui peine à concilier justice et humanité.
Comment Cristian Mungiu construit-il son récit pour éviter de prendre parti dans Fjord, et quelles en sont les conséquences narratives ?
Le cinéaste mise sur une neutralité radicale en mettant en scène un couple accusé de violences intrafamiliales comme des figures dignes d’empathie, sans jamais trancher sur leur culpabilité. Cette approche, déjà visible dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours, repose ici sur un traitement visuel et sonore minimaliste, où les arguments des deux camps sont présentés avec une égale mesure. La conséquence est une focalisation exclusive sur la douleur des accusés, au détriment des victimes potentielles, ce qui transforme le film en un plaidoyer implicite pour une réévaluation des mécanismes de protection de l’enfance.
Quels parallèles peut-on établir entre Fjord et les débats sociétaux contemporains, notamment autour des accusations de violences intrafamiliales ou sexuelles ?
Le film s’inscrit dans une actualité où les accusations de violences intrafamiliales ou sexuelles sont de plus en plus médiatisées, avec des enjeux de présomption d’innocence et de protection des victimes qui s’affrontent. Fjord illustre les tensions entre ces deux impératifs, en montrant comment un système judiciaire, bien que conçu pour protéger, peut broyer des familles sur la base de soupçons. Il rejoint ainsi des débats récurrents sur la crédibilité des témoignages et les risques de fausses accusations, tout en soulignant l’absence de données fiables sur ces phénomènes.
Pourquoi le traitement des Gheorghiu comme « héros tragiques » dans Fjord peut-il être perçu comme problématique, et quels éléments du film le rendent ambigu ?
En faisant des Gheorghiu des figures quasi héroïques malgré leurs valeurs conservatrices et leurs propos homophobes, Mungiu risque de minimiser la gravité des violences intrafamiliales potentielles. Le film joue sur cette ambiguïté en présentant leur piété et leur éducation stricte comme des traits presque admirables, tout en suggérant que la société moderne les sacrifie au nom du progressisme. Cette posture, bien que dénonçant les excès d’un système judiciaire aveugle, frôle la récupération par les discours réactionnaires, qui y voient une validation de leurs craintes.
Quel rôle joue la critique de la société norvégienne dans Fjord, et comment s’articule-t-elle avec le propos global du film ?
La Norvège, représentée comme un pays où la protection de l’enfance est poussée à l’extrême, sert de contrepoint aux Gheorghiu, dont les méthodes éducatives sont présentées comme archaïques mais non nécessairement violentes. Mungiu utilise cette opposition pour interroger les limites de l’interventionnisme étatique, tout en évitant de condamner explicitement la Norvège. Le film oscille ainsi entre une critique des dérives du wokisme et une remise en question des excès de la protection de l’enfance, sans trancher, ce qui renforce son ambiguïté.
Ce que ça pourrait changer
Le film de Mungiu pourrait alimenter les discours des mouvements conservateurs ou réactionnaires, qui y verront une confirmation de leurs craintes face aux dérives du progressisme. Sur le plan cinématographique, il pose la question de l’éthique du récit : jusqu’où un réalisateur peut-il aller dans l’empathie envers des accusés sans risquer de banaliser les violences ? Enfin, il relance le débat sur l’équilibre entre présomption d’innocence et protection des victimes, un enjeu qui dépasse largement le cadre du cinéma.

