«Les Matins merveilleux»: c'est si rare, un film queer qui ne parle pas de queerphobie
Le cinéma queer reste largement associé à des récits de souffrance et de conflit, où l’homophobie ou la transphobie structurent les intrigues. Pourtant, Les Matins merveilleux, premier film d’Avril Besson, rompt avec cette tradition en proposant une romance queer sans violence ni déchirement, interrogeant ainsi la place de la joie et de l’utopie dans les représentations LGBT+. Cette démarche soulève une question plus large : dans quelle mesure ces récits « apaisés » reflètent-ils une réalité sociale ou deviennent-ils des modèles aspirants ?
Quel est le parti pris narratif d’Avril Besson dans Les Matins merveilleux et en quoi s’oppose-t-il aux codes habituels du cinéma queer ?
Avril Besson a choisi de réaliser un film « sans conflit », où les personnages queer évoluent dans un environnement exempt de queerphobie, et où leur relation se construit sur la bienveillance plutôt que sur des obstacles artificiels. Ce choix rejette les tropes classiques comme le coming out forcé ou la violence transphobe, privilégiant une narration centrée sur la séduction par les qualités des personnages plutôt que par leurs défauts. La réalisatrice justifie cette approche par un rejet des « faux conflits » manufacturés, typiques des comédies romantiques traditionnelles.
Comment la réalisatrice aborde-t-elle la représentation de la transidentité dans son film, et quelles en sont les limites ou nuances ?
Avril Besson, en tant qu’alliée, a évité de mettre en scène une violence transphobe explicite, craignant de créer un environnement hostile pour l’actrice Raya Martigny ou de normaliser des stéréotypes. Cependant, le film intègre une scène où Marina renonce à signer une pétition pour ne pas détourner l’attention de sa cause, illustrant une transphobie internalisée et quotidienne. La réalisatrice insiste sur l’importance de montrer aussi des parcours trans heureux, tout en reconnaissant que ces récits restent en partie utopiques.
Quels autres films récents partagent cette approche « apaisée » des récits queer, et comment se distinguent-ils de Les Matins merveilleux ?
Parmi les films récents adoptant une tonalité similaire, Du fioul dans les artères (2026) suit une romance entre deux camionneurs « out » et acceptés dans leur milieu professionnel, tandis que Garance (2026) met en scène une relation lesbienne sans conflit familial ou social. Ces œuvres évitent les scènes obligées de coming out ou de jugement, libérant de l’espace pour explorer d’autres enjeux narratifs, comme la peur de l’engagement ou les difficultés professionnelles, plutôt que l’identité queer elle-même.
Pourquoi certains professionnels du cinéma ont-ils critiqué ou questionné le scénario des Matins merveilleux lors de son évaluation par le CNC ?
Lors de la présentation du scénario au CNC, des suggestions ont été faites pour ajouter des scènes de conflit ou des réflexions queerphobes, comme un appel téléphonique où Charlie exprimerait sa confusion ou des questions intrusives sur les organes génitaux de Marina. Ces propositions reflètent une méfiance envers un récit sans tension apparente, perçu comme irréaliste ou naïf, et révèlent une attente culturelle ancrée dans la représentation de la souffrance comme norme des récits LGBT+.
Ce que ça pourrait changer
Ces récits « apaisés » pourraient contribuer à normaliser des représentations LGBT+ plus diversifiées, en montrant que l’amour et l’épanouissement ne sont pas conditionnés par l’adversité. Cependant, leur caractère parfois utopique interroge : dans quelle mesure ces films reflètent-ils une réalité sociale en évolution, ou deviennent-ils des espaces de projection idéalisée, risquant de minimiser les violences persistantes ? Leur succès pourrait aussi encourager d’autres créateurs à explorer des narrations queer dénuées de douleur, élargissant ainsi le champ des possibles cinématographiques.

