Maisons d’artiste : pour une histoire de l’art au présent 5/5 : Maison-musée Yvonne Jean-Haffen : une fenêtre sur la Bretagne
La Maison-musée Yvonne Jean-Haffen à Dinan incarne une stratégie patrimoniale audacieuse pour une artiste méconnue de l’Art déco, où l’architecture et les archives deviennent des outils de réhabilitation mémorielle. Entre testament artistique et scandale intime, cette demeure bretonne révèle comment une figure oubliée du XXe siècle a façonné son propre récit, tout en influençant durablement le paysage culturel breton. Mais cette initiative soulève une question plus large : dans quelle mesure les maisons d’artistes peuvent-elles réparer les silences de l’histoire de l’art ?
Pourquoi Yvonne Jean-Haffen a-t-elle choisi Dinan comme refuge artistique, et en quoi cette localisation a-t-elle influencé son œuvre ?
Yvonne Jean-Haffen a été séduite par la vue sur la Rance à Dinan en 1937, cherchant un lieu de ressourcement loin de Paris où elle était une figure reconnue de l’Art déco. Cette maison, qu’elle fit aménager avec une verrière pour son atelier, est devenue le cadre de sa production artistique jusqu’à sa mort, lui offrant une diversité de paysages à immortaliser. Son attachement à ce lieu s’est aussi traduit par une donation à la ville, faisant de sa maison un conservatoire de sa mémoire.
Quel rôle a joué Mathurin Méheut dans la vie et l’œuvre d’Yvonne Jean-Haffen, et comment cette relation se manifeste-t-elle encore aujourd’hui dans la maison ?
Mathurin Méheut, maître et amant d’Yvonne Jean-Haffen, a marqué sa vie personnelle et artistique. Leur correspondance secrète, composée de 1 500 lettres illustrées, témoigne d’une relation à la fois passionnée et clandestine, interdite par l’épouse de Méheut. Aujourd’hui, la maison conserve des traces de cette histoire : une chambre d’ami marquée des initiales « MM » et des archives qui, bien que partiellement perdues, éclairent les liens entre ces deux artistes majeurs de leur époque.
En quoi la donation de la maison à la ville de Dinan par Yvonne Jean-Haffen en 1980 constitue-t-elle une démarche patrimoniale innovante pour l’époque ?
Yvonne Jean-Haffen a fait don de sa maison, la « Grande Vigne », à la ville de Dinan en 1980, s’inspirant du modèle des maisons d’écrivains gérées par le National Trust en Angleterre. Elle y a ajouté une clause originale : transformer une annexe, la « Vignette », en résidence pour artistes, créant ainsi un lieu vivant dédié à la création contemporaine. Cette initiative préfigure les résidences d’artistes actuelles et montre une vision avant-gardiste du patrimoine, où l’artiste devient à la fois sujet et acteur de sa propre postérité.
Pourquoi Yvonne Jean-Haffen reste-t-elle une artiste « oubliée » de l’histoire de l’art, malgré son importance dans le mouvement Art déco et son engagement patrimonial ?
Plusieurs facteurs expliquent son effacement relatif : son association avec Mathurin Méheut, figure dominante de son époque, a pu éclipser son œuvre propre. De plus, son statut de femme artiste dans un milieu masculin et son choix de se retirer en Bretagne ont limité sa visibilité parisienne. Enfin, l’absence de lettres de sa main dans les archives conservées réduit les récits biographiques possibles, malgré l’abondance de ses œuvres et de ses archives personnelles.
Ce que ça pourrait changer
Cette maison-musée interroge le rôle des institutions dans la réhabilitation des figures féminines de l’histoire de l’art, souvent reléguées aux marges. Elle montre aussi comment une démarche patrimoniale peut transcender la simple conservation pour devenir un outil de transmission culturelle active. Enfin, elle soulève la question de la légitimité des récits alternatifs dans l’historiographie artistique, où les archives et les lieux de vie jouent un rôle clé pour rééquilibrer les récits dominants.

