Sarajevo, rouge profond – sur Les Serments trahis de Šeila Pohara
Le premier roman de Šeila Pohara, Les Serments trahis, se présente comme une prière romanesque à l’envers, où la mémoire d’une enfance sarajévienne déchirée par la guerre et l’exil se mêle à une langue française enrichie de couleurs et de rythmes balkaniques. En refusant la linéarité et la perfection formelle, l’autrice transforme ses défauts de fabrication en une esthétique de la perte, interrogeant ainsi les limites entre nostalgie, folklore et reconstruction identitaire dans un contexte post-yougoslave.
Comment Šeila Pohara utilise-t-elle la langue française dans Les Serments trahis pour transcender son expérience personnelle ?
Elle injecte dans le français des termes serbo-croates, des sonorités et des images colorées qui reflètent sa perception synesthésique du monde, comme en témoignent ses expressions affectives (mon dedo, ma nena) ou sa description des souvenirs en rouge profond. Cette hybridation linguistique devient un outil de résistance contre l’effacement de son héritage, tout en créant une écriture à la fois intime et universelle.
Quel rôle joue la figure du père dans la construction narrative du roman ?
Le père, mort à la guerre, incarne à la fois une absence fondatrice et un destin partagé avec toute une génération sacrifiée par les conflits des années 1990. Son évocation sert de pivot à une prière à l’envers, où la mémoire se retourne vers un passé idéalisé pour mieux en révéler les fractures, transformant le deuil en une quête de sens à travers l’écriture.
Pourquoi les irrégularités du récit sont-elles présentées comme une richesse plutôt qu’un défaut ?
Ces irrégularités — répétitions, désordres, heurts stylistiques — reproduisent la mémoire bariolée de l’autrice, où folklore et merveilleux côtoient la violence historique. Elles refusent une narration lisse et policée, préférant une esthétique du chaos qui mime les cicatrices d’une enfance volée, faisant du livre un voyage retour en ses entrailles plutôt qu’un simple récit nostalgique.
Ce que ça pourrait changer
Ce roman pourrait inspirer une réflexion plus large sur la littérature de l’exil et de la guerre, où la forme devient un acte politique de préservation culturelle. Il interroge aussi la capacité de la langue à absorber et transmettre des traumatismes historiques, ouvrant des pistes pour repenser les récits post-conflits en Europe. Enfin, il souligne l’importance de donner la parole à des voix marginalisées, dont l’écriture hybride bouscule les canons littéraires traditionnels.

