Le Cambodge, la mémoire en création : Lutter contre l'absence de la culture du livre
Au Cambodge, l’absence historique de culture du livre, aggravée par des décennies de conflits et un système éducatif fragilisé, pose un défi majeur pour la transmission des savoirs et la reconstruction mémorielle. L’initiative de l’association Sipar, qui allie édition locale, bibliothèques mobiles et accès à la lecture, révèle une stratégie de résilience culturelle où l’accès au livre devient un levier de développement humain et de préservation identitaire, mais aussi un miroir des inégalités structurelles persistantes dans le pays.
Comment l’association Sipar a-t-elle adapté son action à l’absence d’infrastructures de lecture au Cambodge ?
Plutôt que de se limiter à la création de bibliothèques fixes, Sipar a développé des bibliothèques mobiles depuis 2000, desservant plus de 100 sites dans sept provinces et les banlieues de Phnom Penh. Cette approche pallie l’absence de bibliothèques publiques en apportant directement les livres aux communautés isolées, tout en ciblant les écoles, les prisons et les zones rurales où l’accès à l’éducation est limité. Le projet s’accompagne d’une édition locale de livres en khmer, remplaçant les traductions manuelles de textes français jugées coûteuses et culturellement inadaptées.
Quels obstacles culturels et économiques Sipar a-t-elle dû surmonter pour développer une culture du livre locale ?
Dans les années 1990, les écoles cambodgiennes manquaient cruellement de livres en khmer, contraignant les établissements à importer des ouvrages en français, souvent traduits à la main avec des annotations collées. Cette méthode était à la fois économiquement insoutenable et culturellement déconnectée des réalités locales. Pour y remédier, Sipar a lancé il y a 25 ans un programme d’édition en khmer, financé par des fonds dédiés, afin de produire des contenus adaptés aux besoins éducatifs et linguistiques des Cambodgiens, des enfants aux adultes.
Pourquoi la promotion de la lecture est-elle indissociable de la reconstruction mémorielle au Cambodge ?
Le Cambodge sort d’un passé marqué par le régime des Khmers rouges (1975-1979), qui a systématiquement détruit les archives et interdit l’éducation, effaçant ainsi des pans entiers de sa mémoire collective. Dans ce contexte, l’accès au livre ne se limite pas à un outil pédagogique : il devient un acte de résistance culturelle, permettant aux nouvelles générations de reconstituer une histoire fragmentée et de transmettre des récits nationaux au-delà des traumatismes. Sipar joue ainsi un rôle clé dans la reconstruction identitaire par la lecture.
Quels publics Sipar cible-t-elle prioritairement, et pourquoi cette diversité est-elle stratégique ?
L’association intervient auprès des enfants, des jeunes, des adultes vulnérables et même des détenus, reflétant une approche holistique de l’éducation et de la réinsertion. Les bibliothèques mobiles et les éditions locales visent à toucher les populations les plus éloignées des centres urbains, où les infrastructures éducatives sont quasi inexistantes. En ciblant aussi les prisons, Sipar intègre une dimension de réhabilitation sociale, en offrant aux détenus un accès à la culture comme alternative à l’exclusion.
Ce que ça pourrait changer
Si ces initiatives parviennent à ancrer durablement l’habitude de la lecture, elles pourraient contribuer à réduire les inégalités éducatives et à renforcer la cohésion sociale dans un pays où l’illettrisme et la pauvreté restent des défis majeurs. Cependant, leur pérennité dépendra des financements externes et de l’engagement des autorités locales, dont la priorité accordée à l’éducation reste inégale. À plus long terme, une culture du livre consolidée pourrait aussi favoriser l’émergence d’une scène littéraire et intellectuelle cambodgienne autonome, moins dépendante des modèles étrangers.

