Luce Perez-Tejedor : Saint-Soleil, puissances de l’art vaudou et de l’argent en Haïti
Comment une communauté artistique haïtienne des années 1970, née en marge de la dictature et du marché de l’art, a-t-elle incarné une résistance culturelle et spirituelle face à l’oppression ? Luce Perez-Tejedor explore dans Saint-Soleil cette épopée méconnue, où l’art vaudou et l’émancipation paysanne défient les canons académiques et les logiques coloniales. Son roman interroge moins une histoire de l’art que les conditions de sa restitution, entre mémoire et réappropriation décoloniale.
Qu’est-ce que la communauté de Saint-Soleil et en quoi son approche artistique était-elle radicale ?
Fondée dans les années 1970 par Jean-Claude Garoute (dit « Tiga ») et Maude Robart, Saint-Soleil était un atelier collectif situé dans les montagnes de Port-au-Prince, où paysans et artistes locaux étaient invités à créer sans technique imposée, en puisant dans les symboles du vaudou et les paysages ruraux. Contrairement aux écoles d’art traditionnelles, cette démarche rejetait toute forme d’académisme pour privilégier une expression spontanée et ancrée dans les racines culturelles haïtiennes, offrant un espace de liberté face à la répression duvalieriste.
Pourquoi Luce Perez-Tejedor a-t-elle choisi de raconter l’histoire de Saint-Soleil dans un roman, et comment son écriture s’inscrit-elle dans une démarche décoloniale ?
Ayant vécu en Haïti et au Sénégal, Perez-Tejedor a découvert l’histoire de Saint-Soleil à travers le prisme d’André Malraux, qui y consacra un chapitre dans L’Intemporel (1976). Son roman, inspiré de cette communauté, vise à restituer la richesse culturelle haïtienne sans la réduire à un canon esthétique occidental. L’autrice adopte ainsi une posture décoloniale, cherchant à célébrer un héritage artistique souvent marginalisé ou folklorisé par les récits dominants.
Quel rôle a joué André Malraux dans la reconnaissance de Saint-Soleil, et comment son intervention a-t-elle influencé la perception de ce mouvement ?
Malraux, qui avait rencontré la communauté en 1966 à Dakar avant de la redécouvrir en 1975, a contribué à sa notoriété en lui dédiant un chapitre dans son dernier texte. Son intervention, bien que tardive, a offert une légitimité internationale à Saint-Soleil, soulignant son importance comme phénomène artistique et culturel, au-delà du simple folklore haïtien. Cette reconnaissance a aussi ancré le mouvement dans une histoire de l’art plus large, bien que souvent teintée d’exotisme.
Ce que ça pourrait changer
L’œuvre de Perez-Tejedor pourrait relancer l’intérêt pour les archives des mouvements artistiques décoloniaux, en montrant comment l’art peut servir de levier de résistance politique et identitaire. Elle interroge aussi la manière dont les récits culturels sont construits et légitimés, notamment face aux dynamiques de marché qui risquent de vider ces expressions de leur radicalité originelle. Enfin, cette restitution littéraire pourrait inspirer d’autres auteurs à explorer des histoires artistiques marginalisées, en dehors des cadres institutionnels traditionnels.

