«C’est dangereux pour les fonds marins, les bateaux et les baigneurs» : la pollution invisible des vieux câbles internet sous-marins
L’abandon des vieux câbles internet sous-marins, infrastructures essentielles à 99 % des communications mondiales, révèle une pollution invisible aux conséquences multiples. Entre héritage industriel, lacunes réglementaires et enjeux écologiques, leur fin de vie soulève des questions sur la gestion des déchets technologiques en milieu marin et l’illusion d’un numérique « dématérialisé ». L’absence de cadre international et la rentabilité des opérations de retrait transforment ces épaves en bombes à retardement pour les écosystèmes côtiers et les activités humaines.
Pourquoi la majorité des câbles sous-marins hors service ne sont-ils pas retirés des fonds marins ?
Le retrait des câbles est avant tout une question de rentabilité. Les entreprises spécialisées, comme Subsea Environmental Services, se concentrent sur les zones internationales où aucune réglementation ne les contraint à des études d’impact ou à des démantèlements coûteux. En eaux nationales, les obligations légales et les contraintes techniques limitent leurs marges, tandis que les zones complexes (câbles emmêlés, récifs) rendent l’opération trop risquée ou peu rentable. Ainsi, seulement une infime partie des 3,5 millions de kilomètres de câbles posés depuis le XIXe siècle est démantelée, malgré leur dangerosité avérée.
Quels sont les risques concrets liés à l’abandon de ces câbles près des côtes ?
Les câbles abandonnés près du littoral libèrent des substances toxiques, comme le plomb, et endommagent les écosystèmes marins. Leurs mouvements sous l’effet des courants écrasent les herbiers de posidonie, essentiels à la biodiversité, tandis que leur dégradation progressive contamine les zones de baignade. À Marseille, par exemple, des morceaux de métal se désagrègent à seulement deux mètres de profondeur, mettant en danger les baigneurs et les activités nautiques. Ces risques s’aggravent avec le temps, car plus un câble reste en place, plus il s’enfonce dans le sable ou s’entremêle avec les récifs, rendant son retrait de plus en plus complexe.
Pourquoi les câbles sous-marins ont-ils une durée de vie bien inférieure à leur espérance initiale ?
Les câbles sont conçus pour durer vingt-cinq ans, mais leur « durée de vie économique » est souvent bien plus courte, entre sept et dix ans. Cette obsolescence accélérée s’explique par l’évolution rapide des technologies : l’arrivée de nouveaux câbles plus performants rend les anciens inutiles bien avant leur usure physique. Par exemple, le TAT-8, premier câble transatlantique en fibre optique, a été retiré après quatorze ans d’activité, faute de rentabilité. Cette dynamique, couplée à une bulle spéculative au début des années 2000, a généré un surplus d’infrastructures rapidement dépassées.
Quel rôle joue l’intelligence artificielle dans l’aggravation de ce problème environnemental ?
L’essor de l’intelligence artificielle (IA) alimente une demande croissante en bande passante et en infrastructures de transmission, ce qui pousse au déploiement massif de nouveaux câbles sous-marins. Ces derniers sont indispensables pour alimenter les datacenters, dont l’empreinte écologique (consommation d’eau, d’électricité) est déjà critiquée. Ainsi, l’IA, souvent présentée comme immatérielle, contribue indirectement à l’accumulation de déchets technologiques en mer, tout en exacerbant les tensions sur les ressources naturelles liées à leur fabrication et à leur maintenance.
Ce que ça pourrait changer
L’absence de régulation internationale risque d’aggraver la pollution des fonds marins, où les câbles abandonnés s’accumulent sans surveillance. À terme, cela pourrait contraindre les États à investir dans des campagnes de démantèlement coûteuses, tandis que l’industrie des télécommunications devra repenser ses modèles pour intégrer le recyclage et la fin de vie de ses infrastructures. Par ailleurs, cette crise illustre les limites de l’économie circulaire appliquée au numérique, où la « dématérialisation » cache une extraction massive de ressources et une gestion désastreuse des déchets.

