Johanna Lehr et les françaises du bloc 10.
Dans Auschwitz, une histoire de femmes : les Françaises du bloc 10, Johanna Lehr, historienne et psychologue clinicienne, reconstitue le destin de cinquante-cinq femmes déportées depuis la France vers Auschwitz en août 1943. Son enquête, à la croisée de l’histoire et de la psychanalyse, révèle non seulement les conditions de leur survie dans le bloc 10, laboratoire des expériences nazies de stérilisation, mais aussi les modalités singulières de leur reconstruction après la Shoah. Cette plongée dans l’intime et le collectif interroge la manière dont l’histoire des femmes, souvent effacée, peut être réhabilitée par une méthodologie rigoureuse et une écoute des témoignages.
Pourquoi le bloc 10 d’Auschwitz occupe-t-il une place particulière dans l’histoire de la déportation des femmes ?
Le bloc 10 était dédié aux expériences pseudo-scientifiques nazies, notamment des tentatives de stérilisation forcée sur des détenues, ce qui en fait un symbole des violences spécifiques subies par les femmes dans les camps. Johanna Lehr montre que ces expériences, couplées à la sélection initiale des déportées, ont créé une catégorie de victimes aux traumatismes distincts, souvent invisibilisés dans les récits traditionnels de la Shoah.
Comment Johanna Lehr a-t-elle reconstruit les trajectoires de ces cinquante-cinq « Françaises » du bloc 10 ?
En combinant archives judiciaires, témoignages oraux et documents historiques, Lehr a retracé le parcours de ces femmes, depuis leur arrestation en France sous le régime de Vichy jusqu’à leur déportation, en passant par leur survie ou leur décès à Auschwitz. Son approche, à la fois historique et clinique, met en lumière les mécanismes de solidarité et de résistance qui ont permis certaines de ces femmes de survivre, malgré l’horreur du bloc 10.
Quels défis spécifiques ces femmes ont-elles rencontrés après leur libération ?
Leur retour à la vie civile a été marqué par des questions complexes, comme la possibilité de fonder une famille après les expériences de stérilisation, ou les difficultés à obtenir des réparations pour les souffrances endurées. Lehr souligne que ces enjeux, souvent négligés, révèlent les lacunes des dispositifs de reconnaissance post-Shoah et la persistance des stigmates liés à leur statut de « cobayes ».
En quoi cette étude éclaire-t-elle une dimension méconnue de la Shoah ?
L’ouvrage de Lehr met en évidence le sort spécifique des femmes dans la déportation, où les violences sexuelles, les expériences médicales et les dynamiques de solidarité féminine ont joué un rôle central. En centrant son analyse sur des trajectoires individuelles, elle offre une contre-histoire qui restitue une visibilité à des victimes souvent reléguées au second plan des récits mémoriels.
Ce que ça pourrait changer
Cette recherche invite à repenser les modalités de transmission de la mémoire de la Shoah, en insistant sur la nécessité d’intégrer les perspectives genrées et les témoignages féminins. Elle pourrait aussi inspirer une réévaluation des politiques de réparation, en soulignant l’insuffisance des cadres juridiques actuels pour prendre en compte les traumatismes spécifiques subis par les femmes. Enfin, elle pose la question de la place des historiens et psychologues dans la reconstruction des récits historiques, où l’interdisciplinarité devient un impératif éthique.

