Invention de l'environnement : le sens de l'histoire ne va pas de soi
L’histoire environnementale, souvent réduite à un récit linéaire de prise de conscience progressive, se heurte aujourd’hui à une remise en question radicale. Une récente publication collective, Les Natures du productivisme, révèle comment le grand récit des Lumières vertes — cette progression supposée vers un progrès écologique maîtrisé — occulte des dynamiques sociales et politiques bien plus complexes. En interrogeant la place des classes populaires dans ce récit, les auteurs soulignent que la construction même du concept d’« environnement » relève moins d’une évolution naturelle que d’un rapport de force institutionnel et culturel.
Quelle est la thèse centrale de Les Natures du productivisme et en quoi remet-elle en cause le récit traditionnel de l’histoire environnementale ?
L’ouvrage collectif, coordonné par Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau, propose une histoire environnementale de la France depuis 1940 qui déconstruit l’idée d’une progression linéaire vers une prise de conscience écologique. Les auteurs montrent que le récit des Lumières vertes, souvent présenté comme une avancée inéluctable, masque en réalité des conflits de pouvoir, des exclusions sociales et des choix politiques contingents. Leur travail révèle que la notion même d’environnement a été façonnée par des institutions et des élites, souvent au détriment des classes populaires dont les préoccupations écologiques ont été minorées ou caricaturées.
Pourquoi l’opposition entre « fin du mois » et « fin du monde » est-elle problématique selon Renaud Bécot dans ce débat ?
Renaud Bécot, historien de l’environnement, souligne que cette opposition médiatique et politique, souvent brandie pour opposer les préoccupations économiques immédiates aux enjeux écologiques à long terme, repose sur une vision binaire et réductrice. Elle néglige la diversité des formes d’environnementalisme populaire, qui ne se réduit pas à un matérialisme aveugle mais intègre des dimensions morales, sociales et territoriales. En camoufleur ces écologies morales des classes populaires, le débat public occulte des réalités complexes et des revendications légitimes, réduisant leur rapport à l’environnement à une simple logique de survie économique.
Qui sont les acteurs principaux derrière cette relecture de l’histoire environnementale française ?
Le projet s’appuie sur un collectif de treize chercheurs, dont Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau, qui ont publié Les Natures du productivisme aux éditions La Découverte au printemps 2026. Ils s’inscrivent dans le réseau de recherche RUCHE, fondé en 2008, qui fédère des historiens et des chercheurs en sciences sociales autour de l’histoire environnementale. Leur approche croise les méthodes de l’histoire sociale, politique et culturelle pour analyser les transformations des rapports à la nature en France depuis la Seconde Guerre mondiale.
Quels exemples concrets illustrent la manière dont les institutions ont façonné le concept d’environnement en France ?
Les auteurs pointent notamment la manière dont les politiques publiques environnementales depuis 1940 ont souvent été conçues par et pour les élites urbaines et technocratiques, marginalisant les savoirs et les pratiques des classes populaires. Par exemple, les normes environnementales imposées sans concertation — comme celles liées à la pollution industrielle ou à l’aménagement du territoire — ont souvent été perçues comme des contraintes externes plutôt que comme des leviers de transformation collective. Ces choix institutionnels ont contribué à naturaliser une vision de l’environnement comme domaine réservé aux experts, éloigné des réalités vécues par une partie de la population.
Ce que ça pourrait changer
Cette relecture de l’histoire environnementale invite à repenser les politiques publiques et les récits médiatiques dominants. Elle suggère que les transitions écologiques ne pourront réussir sans une reconnaissance explicite des savoirs et des pratiques des classes populaires, souvent exclues des débats institutionnels. À l’inverse, leur marginalisation risque d’alimenter des résistances ou des formes de contestation qui, si elles ne sont pas intégrées, pourraient fragiliser les efforts de transformation collective. Plus largement, cette approche questionne la légitimité même des institutions à définir les priorités environnementales, et ouvre la voie à des modèles plus inclusifs et démocratiques de gestion de la nature.

