Passer de l’indignation à l’action
Alors que les géants du Web accumulent les scandales éthiques et les dommages collatéraux — des troubles alimentaires aux discours haineux en passant par l’exploitation sexuelle des mineurs —, les démocraties occidentales semblent enfin se réveiller. Pourtant, au Canada, les promesses politiques peinent à se traduire en actes concrets, comme si l’indignation face à l’inaction des plateformes numériques suffisait à elle seule. L’éditorial du Devoir interroge ainsi la capacité des institutions à passer d’un discours moralisateur à une régulation effective, dans un contexte où la santé mentale des jeunes et la souveraineté culturelle sont en jeu.
Quels sont les principaux dommages attribués aux géants du Web dans l’article, et sur quelles bases scientifiques ou institutionnelles ces accusations reposent-elles ?
Les plateformes numériques sont pointées du doigt pour leur rôle dans l’intimidation en ligne, l’automutilation, le jeu pathologique, les troubles alimentaires, la dépendance aux réseaux sociaux, la propagation de discours haineux et l’exploitation sexuelle des mineurs. Une étude commanditée par la Coalition pour des espaces en ligne sécuritaires estime ces dommages à entre 2 et 4,8 milliards de dollars pour les jeunes Canadiens, tandis que des lanceurs d’alerte comme Frances Haugen ont révélé les stratégies de Meta pour privilégier les profits au détriment de la santé mentale des adolescents.
Pourquoi le Canada, malgré les critiques de son premier ministre contre les géants du Web, peine-t-il à adopter des mesures concrètes similaires à celles des États-Unis ou de l’UE ?
L’article souligne un décalage entre les discours et les actes : bien que Mark Carney ait dénoncé le « vol de l’enfance » par les plateformes, le Canada n’a pas suivi les États-Unis dans leurs poursuites judiciaires contre Meta (entente hors cour de 17 milliards de dollars US) ni adopté des législations aussi strictes que celles de l’UE. Le Québec, malgré ses ambitions en matière de souveraineté culturelle, reste timide, avec des partis politiques se contentant de promesses vagues lors des campagnes électorales, sauf exceptions comme le Parti québécois ou le Parti libéral qui évoquent des poursuites judiciaires.
Quels modèles de régulation étrangers sont cités comme références, et en quoi leurs approches diffèrent-elles de celle du Canada ?
L’Australie envisage de prélever 2,75 % des revenus publicitaires des plateformes au-delà d’un certain seuil pour financer les médias, tandis que l’UE impose aux services en ligne une responsabilité légale sur les contenus générés, y compris ceux produits par l’IA. Le Canada, en revanche, a reculé sur des mesures comme la taxation des services numériques ou l’application de sa Loi sur la diffusion continue en ligne aux géants du Web, préférant des stratégies d’apaisement plutôt qu’un cadre législatif contraignant.
Quel rôle joue la santé mentale des jeunes dans le débat politique canadien, et comment les partis se positionnent-ils face à cette urgence ?
La santé mentale des jeunes est présentée comme un enjeu central, avec des acteurs comme Tel-jeunes alertant sur un « vague à l’âme » généralisé. Pourtant, les partis politiques québécois, lors des débats électoraux, ont surtout adopté des positions floues, à l’exception du Parti québécois qui s’est dit prêt à engager des poursuites judiciaires et du Parti libéral, proposant des états généraux sur l’éducation. L’article souligne l’écart entre les discours et les actions, avec des attaques stériles (comme celle de Charles Milliard associant anxiété des jeunes à la crainte d’un référendum) plutôt que des propositions structurantes.
Ce que ça pourrait changer
Une absence de régulation forte pourrait aggraver les dommages collatéraux des plateformes numériques, notamment pour les jeunes, tout en affaiblissant la souveraineté culturelle et la vitalité démocratique du Canada. À l’inverse, une législation ambitieuse pourrait inspirer d’autres pays et forcer les géants du Web à adopter des pratiques plus éthiques, mais cela nécessiterait une volonté politique sans équivoque, actuellement absente selon l’auteur.

