À Barcelone, des chercheurs en “ombrologie” veulent rendre plus vivables les villes sarcophages
Face à l’urgence climatique, l’ombrologie, une discipline émergente née à Barcelone, propose une refonte radicale de l’urbanisme en plaçant l’accès à l’ombre au cœur des politiques urbaines. Ce courant, porté par des chercheurs de l’Université ouverte de Catalogne, interroge les fondements mêmes de la modernité architecturale, où la lumière était synonyme de salubrité, et révèle une crise de l’habitabilité urbaine face aux canicules à répétition. En réhabilitant des solutions ancestrales comme les ombrières ou les auvents, cette approche soulève une question cruciale : comment concilier héritage hygiéniste et adaptation aux bouleversements climatiques ?
Quel est le lien entre l’ombrologie et l’urbanisme moderne tel qu’il s’est développé depuis le XIXe siècle ?
L’ombrologie émerge comme une réponse critique à l’urbanisme solaire, doctrine dominante depuis le XIXe siècle qui prônait l’ensoleillement maximal des villes au nom de l’hygiène. Selon cette vision, les rues étroites et ombragées étaient jugées insalubres, justifiant la destruction de quartiers entiers pour créer de larges avenues baignées de lumière. Les chercheurs en ombrologie, comme Tomás Criado de l’UOC, dénoncent aujourd’hui ce paradigme comme ayant transformé les villes en infrastructures sarcophages, où le béton isole les sols et aggrave les îlots de chaleur.
Quels projets concrets illustrent cette nouvelle approche à Barcelone ?
Le projet phare À l’ombre du trencadís, mené sur la Rambla de Sants à Barcelone, incarne cette transition. Il repose sur un système d’ombrage modulaire en pin et voiles textiles, léger, décarboné et amovible, conçu pour recréer des espaces de sociabilité dans un environnement urbain autrement hostile. Ce projet, primé en 2023 par la mairie de Barcelone, montre comment des solutions éphémères et adaptables peuvent transformer des zones urbaines en lieux de vie, malgré les contraintes climatiques.
Pourquoi l’accès à l’ombre est-il présenté comme un enjeu de justice sociale ?
Les chercheurs en ombrologie insistent sur le fait que l’urbanisme moderne a marginalisé les corps les plus vulnérables en négligeant l’ombre, devenue une denrée rare lors des canicules. Tomás Criado souligne que les personnes isolées chez elles, souvent âgées ou précaires, subissent de plein fouet les effets des vagues de chaleur, faute d’espaces publics aménagés. L’ombre n’est donc plus seulement une question de confort, mais un droit fondamental pour protéger les existences les plus exposées aux risques climatiques.
Ce que ça pourrait changer
Cette approche pourrait redéfinir les priorités des politiques urbaines en intégrant systématiquement la gestion de l’ombre dans les projets d’aménagement, au même titre que la végétalisation ou la mobilité. Elle interroge aussi la responsabilité des municipalités face à l’adaptation climatique, où l’innovation low-tech (ombrières, parasols) pourrait s’imposer comme une alternative crédible aux solutions high-tech souvent coûteuses. Enfin, elle pose la question d’un éventuel droit à la fraîcheur, déjà évoqué en Espagne, qui pourrait devenir un nouveau champ de revendications citoyennes et juridiques.

