Pétainiste par conviction, collaborateur par situation – sur Notre Salut d’Emmanuel Marre
Le film Notre Salut d’Emmanuel Marre, primé à Cannes, interroge la frontière ténue entre conviction idéologique et adaptation pragmatique dans le contexte de l’Occupation. À travers le parcours d’Henri Marre, haut fonctionnaire pétainiste, le réalisateur propose une micro-histoire qui révèle les mécanismes intimes de la collaboration, loin des grands récits historiques. Marc Olivier Baruch, historien spécialiste de Vichy, y voit une démonstration subtile de la manière dont les choix personnels s’inscrivent dans les structures du pouvoir, bien au-delà des simples calculs politiques.
En quoi le film Notre Salut se distingue-t-il des approches traditionnelles de la période de Vichy ?
Contrairement aux reconstitutions historiques classiques ou aux biopics, le film s’appuie sur une correspondance intime entre Henri Marre et son épouse, Paulette, offrant ainsi un témoignage de terrain qui éclaire les motivations profondes d’un acteur de l’histoire, au-delà des seules actions politiques ou administratives. Cette méthode, inspirée de la micro-histoire, permet de saisir les contradictions et les ambiguïtés d’un engagement pétainiste, sans recourir à des analyses froides ou à des vérifications factuelles superficielles.
Pourquoi Marc Olivier Baruch insiste-t-il sur la distinction entre pétainisme et collaboration dans le cas d’Henri Marre ?
Baruch souligne que Marre n’était pas un « collabo » au sens classique du terme, c’est-à-dire un partisan actif de la collaboration avec l’Allemagne nazie, mais un pétainiste convaincu, dont l’adhésion au régime de Vichy s’inscrivait dans une vision idéologique cohérente. Cette nuance est cruciale pour comprendre comment des fonctionnaires ont pu servir un système dont ils partageaient les principes, sans nécessairement en adopter les dérives les plus extrêmes, du moins jusqu’à un certain point.
Quel rôle joue la temporalité dans la construction du film et son approche historique ?
La genèse du projet, commencée en 2012, révèle une démarche méthodique où alternent phases de recherche, de décantation et de montage, sur plus d’une décennie. Cette longue maturation permet à Emmanuel Marre d’éviter les écueils d’une narration hâtive ou d’une reconstruction artificielle, en intégrant la complexité des archives et des témoignages dans une réflexion historique et artistique aboutie.
Ce que ça pourrait changer
Ce film pourrait contribuer à réviser les représentations dominantes de la collaboration, en mettant en lumière les logiques individuelles plutôt que les grands récits collectifs. Il invite à une réflexion plus fine sur les responsabilités des acteurs administratifs dans les régimes autoritaires, et sur la manière dont les convictions personnelles s’articulent avec les contraintes institutionnelles. À l’ère des débats sur la mémoire et l’histoire, il rappelle aussi l’importance des sources micro-historiques pour saisir les nuances d’une époque.

