Léa Seydoux et Niels Schneider : « ‘L’Inconnue’ est un film sur le vertige d’être soi »
Avec L’Inconnue, Arthur Harari signe un film où le body swap devient le prisme d’une réflexion sur l’identité comme expérience vertigineuse et instable. À travers les témoignages de Léa Seydoux et Niels Schneider, c’est moins une performance d’imitation que l’incarnation d’une chute existentielle qui se dessine, où le corps n’est plus un costume mais le théâtre d’une métamorphose radicale. Leur approche du rôle révèle une tension fondamentale entre la volonté de capturer l’autre et l’impossibilité de s’y réduire, interrogeant ainsi les limites du jeu et de la représentation.
Comment Léa Seydoux et Niels Schneider ont-ils abordé la transformation corporelle et vocale dans L’Inconnue, et en quoi cette démarche dépasse-t-elle le simple exercice de composition ?
Tous deux ont rejeté l’idée d’imiter un genre ou une apparence pour privilégier l’incarnation d’une personnalité — Seydoux en se disant « je suis David » plutôt que d’imiter Niels Schneider, Schneider en refusant de jouer « une femme » pour incarner Malia comme une entité autonome. Leur travail a porté sur des détails concrets comme la respiration, la projection de la voix ou la posture, transformant ces éléments en marqueurs d’une identité instable plutôt que d’un travestissement. Le résultat est une performance où le corps devient le lieu d’une métamorphose existentielle, bien au-delà d’un jeu de rôle.
En quoi la notion de métempsycose et le traitement de la photographie dans le film éclairent-ils la problématique centrale du vertige identitaire ?
La métempsycose, évoquée dans le film, renvoie à une transformation de l’âme qui ne se contente pas de changer de corps, mais bouleverse la perception de soi. Arthur Harari utilise la photographie — art de la trace éphémère — comme métaphore de cette quête de fixation impossible : David, photographe, cherche à saisir l’instant, mais tout dans le film (corps, identité, perceptions) est en mouvement. Cette instabilité narrative, où le sens fuit dès qu’on croit le saisir, reflète une crise de la représentation où ni le cinéma ni la photographie ne peuvent capturer une vérité stable.
Quels défis émotionnels et techniques ont dû surmonter les acteurs pour incarner des états de dépression ou de dissociation sans tomber dans la caricature ?
Ils ont évité de réduire les personnages à des archétypes en privilégiant une approche existentialiste : David n’est pas « dépressif », mais un homme vidé de sens, incapable de s’engager dans le monde, tandis que Malia incarne une forme de résistance à travers sa voix et sa posture. Leur méthode a consisté à éviter l’auto-observation pendant le jeu, en restant dans un sentiment pur plutôt que dans une performance calculée. Schneider souligne aussi l’importance des discussions avec Harari pour éviter de tomber dans le cliché, transformant la fatigue en une lourdeur métaphysique plutôt qu’en symptôme.
Pourquoi le film L’Inconnue résiste-t-il à une interprétation unique, et en quoi cette ambiguïté est-elle au cœur de sa puissance ?
Le film joue sur une instabilité constitutive : chaque scène ou séquence semble se contredire ou se réinventer, comme si l’identité était un flux plutôt qu’une essence. Schneider et Seydoux soulignent que Harari a conçu une œuvre où « tout est instable », y compris la perception du spectateur. Cette ouverture narrative, où le sens se dérobe en permanence, reflète une réflexion sur l’identité comme processus plutôt que comme donnée fixe. C’est cette résistance à la clôture qui permet au film de continuer à « habiter » les acteurs et les spectateurs bien après le tournage.
Ce que ça pourrait changer
Le film L’Inconnue pourrait marquer un tournant dans la représentation des transformations identitaires au cinéma, en substituant aux récits de body swap classiques une exploration des fissures de l’être où le corps devient le vecteur d’une crise existentielle plutôt que d’un simple gag. Pour le public, cette approche invite à repenser la manière dont les identités — genrées, sociales ou psychologiques — sont perçues et représentées, en mettant l’accent sur leur caractère processuel plutôt que figé. Enfin, la méthode de travail des acteurs, centrée sur l’incarnation plutôt que l’imitation, pourrait inspirer de nouvelles formes de jeu, où la performance devient un laboratoire d’humanité plutôt qu’un exercice de style.

