Baleines, mangroves, phytoplancton… captent-ils vraiment notre CO₂ ?
Les écosystèmes marins, souvent présentés comme des solutions miracles pour capter le CO₂ atmosphérique, sont au cœur d’un récit séduisant mais trompeur. Derrière l’idée d’un océan « en bonne santé » comme rempart contre le changement climatique se cache une confusion entre les mécanismes naturels de stockage du carbone et la capacité réelle de ces écosystèmes à absorber l’excédent de CO₂ produit par l’homme. Une analyse des flux de carbone révèle que leur rôle dans la lutte climatique est marginal, malgré leur importance écologique incontestable.
Pourquoi les discours sur le « carbone bleu » ou les baleines comme puits de carbone sont-ils trompeurs ?
Ces discours confondent deux réalités distinctes : d’une part, le rôle du vivant dans le cycle naturel du carbone océanique, et d’autre part, le mécanisme physico-chimique par lequel l’océan absorbe aujourd’hui le CO₂ supplémentaire émis par les activités humaines. Les écosystèmes marins stockent bien du carbone, mais leur restauration ou protection n’augmenterait que faiblement la capacité globale de l’océan à absorber nos émissions, estimée à seulement 1% des émissions actuelles dans un scénario optimiste.
Quel est l’ordre de grandeur du carbone stocké par les écosystèmes marins comparé à celui de l’océan dans son ensemble ?
L’océan contient environ 37 570 gigatonnes de carbone, dont 99,98% sous forme non vivante (carbone inorganique dissous). Les écosystèmes marins (mangroves, herbiers, macroalgues, etc.) n’en stockent que 3,3 gigatonnes, tandis que la biomasse marine totale (bactéries, plancton, poissons) en contient 5,9 gigatonnes. Depuis l’ère industrielle, l’océan a accumulé 167 gigatonnes de carbone d’origine anthropique, soit un écart de taille colossale avec les pertes liées à la dégradation des écosystèmes.
Quels mécanismes expliquent l’absorption du CO₂ par l’océan aujourd’hui ?
L’absorption du CO₂ supplémentaire par l’océan repose principalement sur des processus physico-chimiques : l’augmentation de la concentration atmosphérique accroît le transfert de CO₂ vers l’océan, où il est stocké sous forme dissoute et transporté vers les profondeurs par la circulation océanique. Contrairement aux écosystèmes terrestres, l’augmentation du CO₂ dissous dans l’eau ne stimule pas significativement la photosynthèse du phytoplancton, limitée par d’autres facteurs comme la disponibilité en nutriments.
Pourquoi la protection des baleines ou la restauration des mangroves ne suffisent-elles pas à compenser nos émissions de CO₂ ?
La biomasse des baleines ne représente aujourd’hui que 0,004 gigatonne de carbone, et leur chasse aurait fait disparaître 0,016 gigatonne. Quant aux mangroves, leur dégradation aurait réduit leur absorption nette de CO₂ d’environ 0,1 gigatonne par an, à comparer aux 2,7 gigatonnes captées annuellement par le puits de carbone océanique. Ces chiffres sont infimes face aux 167 gigatonnes de carbone anthropique accumulées dans l’océan depuis l’ère industrielle.
Ce que ça pourrait changer
Ce récit biaisé pourrait détourner l’attention des solutions réelles de lutte contre le changement climatique, comme la réduction des émissions de CO₂, en attribuant à tort un rôle central aux écosystèmes marins. Il risque aussi de minimiser l’urgence d’agir sur les causes structurelles du réchauffement, tout en fragilisant la légitimité des efforts de protection de la biodiversité, qui doivent être défendus pour leurs propres mérites écologiques et sociaux.

