Les 400 ans de la Marine nationale : un anniversaire amnésique ? Du Levant au Ponant, les origines oubliées de la flotte française
En célébrant en 2026 les 400 ans de la Marine nationale à partir de l’édit de Richelieu de 1626, la France occulte délibérément l’émergence bien plus précoce de ses premières forces navales permanentes au XVIe siècle. Pourtant, c’est sous François Ier que se structurent les marines du Levant et du Ponant, posant les fondements institutionnels, logistiques et professionnels d’une flotte d’État, loin des réquisitions féodales. Cette amnésie historique interroge : comment une institution aussi centrale que la Marine peut-elle effacer ses origines, alors que celles-ci éclairent encore aujourd’hui les défis contemporains de projection navale et de planification stratégique ?
Pourquoi l’édit de Saint-Germain (1626) est-il retenu comme acte fondateur de la Marine française, au détriment des origines du XVIe siècle ?
L’édit de 1626 marque une étape symbolique et administrative en centralisant la gestion navale sous Richelieu, mais il s’inscrit dans la continuité d’un processus amorcé un siècle plus tôt. En réalité, c’est sous François Ier que se mettent en place les deux administrations distinctes du Levant et du Ponant, avec des ports permanents, des corps professionnels et une planification stratégique, transformant des flottes temporaires en une force navale permanente. L’édit de 1626 est donc moins un acte inaugural qu’une formalisation tardive d’une dynamique déjà engagée.
Quels éléments concrets distinguent les marines du Levant et du Ponant des forces navales médiévales ?
Trois ruptures majeures les séparent des forces médiévales : d’abord, la permanence des escadres, avec des navires stationnés toute l’année dans des ports dédiés comme Brest, Le Havre ou Marseille ; ensuite, la professionnalisation des équipages, avec des officiers payés trimestriellement et des spécialistes recrutés (cartographes portugais, capitaines italiens) ; enfin, la planification stratégique, incluant la construction de navires spécialisés (galions, galères) et une réflexion tactique, comme en témoigne le projet avorté de La Grande Françoise au Havre.
Quel rôle les marines du Ponant ont-elles joué dans l’expansion coloniale française au XVIe siècle ?
Les marines du Ponant ont été un outil clé de la diplomatie et de l’expansion outre-Atlantique sous François Ier. Des figures comme Jacques Cartier, capitaine de la Marine du Ponant, ont mené des expéditions vers le Canada (1534-1542), tandis que des opérations conjointes en Manche et en Méditerranée, comme l’attaque avortée contre l’Angleterre en 1545, ont démontré une capacité de projection inédite. Ces missions s’inscrivaient dans une stratégie globale visant à contester l’hégémonie espagnole et anglaise, bien avant les grands voyages de découverte du XVIIe siècle.
Pourquoi cette dynamique précoce de professionnalisation navale a-t-elle échoué à se pérenniser ?
La structuration des marines du Levant et du Ponant a buté sur les guerres de Religion (à partir des années 1560), qui ont affaibli l’État central et dispersé ses ressources. Contrairement à l’Angleterre ou à l’Espagne, la France n’a pas su maintenir une administration navale cohérente dans un contexte de fragmentation politique. Ce n’est qu’avec Colbert, au XVIIe siècle, que les deux marines seront unifiées, effaçant partiellement leur héritage bicéphale originel.
Ce que ça pourrait changer
Cette réévaluation des origines de la Marine française invite à repenser la mémoire institutionnelle des armées, où les dates symboliques masquent parfois des processus historiques plus complexes. Elle soulève aussi des questions sur la manière dont les États gèrent leurs transitions stratégiques : l’urgence contemporaine de modernisation navale (autonomie, projection, résilience) rappelle étrangement les défis du XVIe siècle, où la permanence et l’efficacité primaient déjà sur les réponses improvisées. Enfin, cette amnésie partielle interroge sur les récits nationaux et leur capacité à intégrer des héritages multiples, voire contradictoires.

