Avec le réchauffement climatique et la percée de l’IA, les data centers vont-ils nous assécher ? (2/2)
L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle et les vagues de chaleur répétées transforment les data centers en infrastructures critiques, non seulement pour leur consommation électrique, mais aussi pour leur empreinte hydrique. Entre refroidissement adiabatique, tours à évaporation et nouvelles technologies comme le direct liquid cooling, ces sites concentrent des enjeux environnementaux locaux et globaux, révélant une tension croissante entre innovation technologique et préservation des ressources. L’article interroge la soutenabilité réelle de ces modèles, alors que les projections alarmantes se heurtent à des réalités régionales contrastées et à des lacunes méthodologiques persistantes.
Quels sont les principaux systèmes de refroidissement des data centers aujourd’hui, et pourquoi leur efficacité est-elle menacée par le réchauffement climatique ?
Les data centers utilisent majoritairement des systèmes de free cooling (71 % des cas en France), qui exploitent l’air extérieur pour rafraîchir les serveurs tant que la température extérieure reste inférieure à 24-25 °C. Avec l’augmentation des températures, ces dispositifs deviennent inopérants, obligeant à recourir à des solutions énergivores comme le refroidissement adiabatique (pulvérisation d’eau) ou les tours de refroidissement par évaporation, qui consomment d’importants volumes d’eau. Les projections de l’Ademe alertent sur l’aggravation des déséquilibres hydrologiques dans les zones déjà en stress hydrique, notamment si ces méthodes se généralisent.
Comment l’intelligence artificielle modifie-t-elle les besoins en refroidissement des data centers, et quelles solutions émergentes sont envisagées ?
L’IA, et particulièrement les modèles génératifs comme ChatGPT, impose des charges thermiques bien supérieures à celles des data centers classiques, rendant les systèmes de refroidissement traditionnels inadaptés. Les nouvelles générations de data centers dédiés à l’IA, dont certains en France pourraient atteindre une puissance comparable à un réacteur nucléaire (jusqu’à 1 GW), nécessitent des technologies radicalement différentes. Parmi elles, le direct liquid cooling (circulation de fluides glycolés en boucle fermée) ou l’immersion des serveurs dans des liquides diélectriques sont testés, mais leur déploiement reste limité et coûteux. Nvidia a par exemple annoncé un système utilisant un liquide à 45 °C, présenté comme plus sobre, sans pour autant lever toutes les incertitudes sur son bilan environnemental.
Pourquoi la consommation d’eau des data centers ne se limite-t-elle pas à leur refroidissement direct, et quels sont les ordres de grandeur réels en France et aux États-Unis ?
L’empreinte hydrique des data centers dépasse largement les prélèvements sur site. En France, l’eau consommée pour produire l’électricité qui les alimente (scope 2) représente 6 millions de m³ en 2023, contre seulement 575 000 m³ pour le refroidissement direct. Aux États-Unis, les chiffres sont encore plus vertigineux : 800 milliards de litres d’eau ont été nécessaires en 2023 pour alimenter les data centers, contre 64 milliards pour leur refroidissement. Ces volumes dépendent fortement du mix énergétique : les énergies fossiles augmentent mécaniquement la pression sur les ressources en eau, tandis que les renouvelables atténuent partiellement l’impact.
Quels sont les risques locaux liés à l’implantation des data centers dans des régions déjà touchées par la sécheresse, et quels acteurs sont particulièrement concernés ?
Aux États-Unis, environ les deux tiers des projets de data centers devraient s’implanter dans des zones parmi les plus arides du pays, attirés par des coûts fonciers bas et des avantages fiscaux, selon une enquête du Guardian de juin 2026. Google a par exemple vu sa consommation nette d’eau augmenter de 28 % entre 2023 et 2024 pour atteindre 30 milliards de litres, dont près d’un tiers provient de régions en stress hydrique. Microsoft, de son côté, estime que 46 % de sa consommation d’eau provient de zones déjà fragilisées, illustrant la concentration des risques sur des territoires vulnérables.
Ce que ça pourrait changer
L’augmentation prévisible de la consommation électrique des data centers en France (de 10 TWh en 2026 à 23-28 TWh en 2035) risque d’exacerber les tensions sur les ressources hydriques, surtout si le mix énergétique reste dépendant des énergies fossiles. Les innovations techniques, bien que prometteuses, ne suffiront pas à compenser l’effet rebond lié à la croissance exponentielle de l’IA. Sans cadre réglementaire strict et transparence accrue, les data centers pourraient devenir des infrastructures insoutenables, tant sur le plan local que global, avec des répercussions sur les politiques de sobriété énergétique et de gestion de l’eau.

