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Géopolitique

Anna Kornbluh fait l’éloge de la lenteur

Courrier International · mis à jour il y a 15 j

PENSEURS DE DEMAIN (7/7). Face aux bouleversements qui secouent la planète, “Die Zeit” mise sur sept intellectuels “des plus prometteurs” pour éclairer le chemin.

Qui est Anna Kornbluh

Anna Kornbluh est une universitaire américaine spécialisée dans la littérature victorienne, c'est-à-dire la littérature britannique du XIXe siècle, marquée par des auteurs comme Charles Dickens ou Emily Brontë. Elle enseigne actuellement à l'université de l'Illinois, à Chicago. En 2024, elle a publié un livre intitulé Immediacy, or The Style of Too Late Capitalism (non traduit en français), où elle analyse comment l'accélération constante des événements et des informations dans nos sociétés modernes, qu'elle qualifie d'immédiateté, influence notre rapport au monde et notre capacité à réfléchir. Son approche s'appuie sur l'étude des œuvres littéraires pour proposer des pistes de résistance face à cette course effrénée.

Le diagnostic de l'immédiateté

Selon Anna Kornbluh, nous vivons dans une société dominée par l'immédiateté, un terme qui désigne la recherche permanente de réponses instantanées et la valorisation de l'action immédiate au détriment de la réflexion approfondie. Cette logique, selon elle, est renforcée par l'effacement des structures traditionnelles comme les partis politiques ou les syndicats, ainsi que par la substitution des médias traditionnels par les réseaux sociaux, où chacun construit sa propre vérité. Le résultat est une perte de repères face à l'accumulation des crises, qu'elles soient climatiques, géopolitiques ou sociales. Kornbluh souligne que cette accélération constante nous donne l'impression d'être en retard sur les événements, comme si nous avions plongé dans un tourbillon dont nous ne savons plus comment sortir.

Les dangers de la vitesse

Pour Anna Kornbluh, l'immédiateté présente plusieurs risques majeurs. D'abord, elle nous empêche de prendre du recul et de comprendre les causes profondes des crises qui nous entourent. Ensuite, elle favorise une communication directe et individualisée, où chacun s'exprime sans filtre, ce qui peut conduire à une polarisation accrue des débats. Enfin, elle nous pousse à agir de manière impulsive, sans évaluer les conséquences à long terme de nos décisions. Cette course effrénée, selon elle, nous laisse dans un état de stress permanent, où nous avons l'impression que tout va trop vite et que nous ne maîtrisons plus rien. Le risque est alors de sombrer dans l'écoanxiété ou le désespoir face à l'ampleur des défis à relever.

La lenteur comme solution

Face à cette accélération, Anna Kornbluh propose de réhabiliter la lenteur comme une valeur essentielle. Elle s'appuie sur des exemples tirés de la littérature victorienne, où des auteurs comme Dickens ou Brontë dépeignent des personnages confrontés à des choix difficiles, mais qui prennent le temps de réfléchir avant d'agir. Pour Kornbluh, ces œuvres montrent l'importance de poser des limites et de résister à la pression du présent. Elle étend cette idée à d'autres domaines, comme les séries télévisées (Succession par exemple), l'art ou même les institutions politiques, qui devraient servir de remparts contre le flux ininterrompu des événements. Selon elle, la lenteur n'est pas une fuite, mais une stratégie pour retrouver une forme de maîtrise et de sagesse dans un monde chaotique.

L'exemple des œuvres littéraires

Anna Kornbluh s'appuie sur des œuvres littéraires pour illustrer son propos. Elle cite notamment les romans d'Emily Brontë (Les Hauts de Hurlevent) et de Charles Dickens (Oliver Twist, David Copperfield), qui mettent en scène des personnages aux prises avec des systèmes sociaux oppressifs. Ces récits, selon elle, ne se contentent pas de raconter une histoire : ils invitent le lecteur à réfléchir sur les inégalités, la justice et la nécessité de poser des limites. En analysant ces textes, Kornbluh montre que la littérature peut être un outil pour comprendre le monde et résister à l'immédiateté. Elle souligne aussi que ces œuvres, bien que datant du XIXe siècle, restent pertinentes aujourd'hui, car elles abordent des thèmes universels comme la lutte des classes ou la quête de sens dans un monde en mutation.

La lenteur dans d'autres domaines

Pour Anna Kornbluh, la lenteur n'est pas réservée à la littérature. Elle peut aussi s'appliquer à d'autres domaines, comme les séries télévisées, où des productions comme Succession (qui explore les dynamiques de pouvoir au sein d'une famille riche) permettent de décrypter des mécanismes complexes. L'art, de son côté, offre un espace pour comprendre des systèmes qui dépassent notre entendement, comme le capitalisme ou les réseaux sociaux. Enfin, les institutions – partis politiques, syndicats, médias traditionnels – devraient jouer un rôle de régulateur en imposant des rythmes plus lents, propices à la réflexion collective. Pour Kornbluh, ces différents espaces permettent de prendre du recul et de répondre à la question : que faire ?, une question qu'elle juge essentielle, même si elle estime que nous avons déjà trop tardé à agir.

Ce que ça pourrait changer

Anna Kornbluh souligne une contradiction fondamentale dans notre rapport au temps. D'un côté, elle reconnaît que nous avons déjà trop tardé à agir face aux crises climatiques et sociales, et que les dégâts sont en partie irréversibles. De l'autre, elle insiste sur l'urgence de ralentir pour éviter d'aggraver la situation. Selon elle, il est à la fois trop tard pour éviter certaines conséquences, et pourtant pas trop tard pour agir de manière réfléchie. Cette idée rejoint celle de l'*écoanxiété*, un terme qui désigne l'angoisse liée à la dégradation de l'environnement. Kornbluh suggère que la lenteur peut être une réponse à cette angoisse, en nous permettant de retrouver un sentiment de contrôle et de responsabilité, même dans un monde en crise. Sa proposition n'est donc pas un appel à l'inaction, mais une invitation à repenser notre rapport au temps et à l'action.

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