La nouvelle thalassocratie chinoise
Comment Xi Jinping fait de la « Méditerranée asiatique » le cœur de son projet impérial. L’article La nouvelle thalassocratie chinoise est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’article compare l’Asie maritime (mer de Chine, détroit de Malacca, mer du Japon) à la Méditerranée étudiée par l’historien Fernand Braudel. Les deux espaces partagent des traits communs : une forte densité de routes commerciales, une imbrication entre zones côtières et arrière-pays fluviaux, une coexistence de souverainetés rivales et une importance centrale des échanges maritimes dans l’économie. Cette comparaison ne vise pas à transposer un modèle, mais à proposer une grille de lecture pour comprendre les interdépendances régionales en Asie. Par exemple, les ports comme Shanghai, Hong Kong ou Singapour jouent un rôle similaire à celui des villes portuaires méditerranéennes, en reliant des mondes culturels et économiques variés.
L’article souligne l’importance de l’histoire longue pour analyser les tensions actuelles en mer de Chine méridionale ou les rivalités entre la Chine et le Japon. Depuis des siècles, les mers d’Asie ne sont pas de simples espaces de circulation, mais des lieux de souveraineté disputée, de ressources exploitées et d’interdépendances économiques. Par exemple, le bassin fluvial du Yangzi (Chine) reliait directement les zones de production intérieure aux ports côtiers, créant un continuum terre-mer. Cette approche permet de mieux saisir les dynamiques actuelles, comme les revendications territoriales ou les conflits commerciaux, en les replaçant dans une perspective historique de plusieurs siècles.
L’article insiste sur le continuum terre-mer, une idée selon laquelle les espaces maritimes et terrestres sont profondément liés et ne peuvent être séparés. Par exemple, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les provinces côtières chinoises du Fujian et du Guangdong (pauvres en céréales) ont développé une économie maritime florissante, reliant leurs productions locales (soie, thé, porcelaine) aux circuits commerciaux internationaux. De même, le bassin fluvial du Yangzi servait de trait d’union entre l’intérieur des terres et les ports côtiers. Cette imbrication montre que la mer n’est pas un espace marginal, mais un prolongement fonctionnel du territoire, essentiel à l’économie et à la souveraineté.
L’Asie maritime a vu émerger des figures hybrides, à la fois marchands, pirates, contrebandiers ou résistants politiques, brouillant les frontières entre commerce licite et illicite. Par exemple, Zheng Zhilong (XVIIe siècle), originaire du Fujian, a cumulé les rôles d’amiral, de contrebandier et de courtier entre l’Empire chinois et les puissances étrangères. Son fils, Zheng Chenggong (Koxinga), a même fondé un bastion anti-Qing à Taïwan. Ces acteurs illustrent une souveraineté floue, où les statuts juridiques et économiques sont flexibles et adaptables selon les conjonctures politiques. Leur existence montre que l’ordre maritime asiatique reposait autant sur des institutions impériales que sur des réseaux privés autonomes.
Dans l’Asie maritime historique, les zones côtières fonctionnaient comme un espace fiscal alternatif, où des acteurs privés (marchands, pirates, réseaux de contrebande) établissaient des systèmes de prélèvement et de redistribution parallèles à ceux de l’État impérial. Par exemple, des commissions d’intermédiation et des rétributions sur la soie circulant entre le Fujian, Nagasaki et Manille formaient un ordre para-institutionnel, concurrent de l’administration centrale. Cette dynamique permettait une fluidité des échanges, mais aussi une porosité entre commerce licite et illicite, redéfinissant en permanence les frontières légales et économiques.
L’article établit un parallèle entre les dynamiques maritimes historiques et les réformes économiques chinoises lancées par Deng Xiaoping à la fin des années 1970. Comme sous les dynasties Ming et Qing, la fluidité des statuts et des acteurs de la mer a permis de faire circuler le capital et de dynamiser l’économie. Les provinces côtières, comme le Fujian ou le Guangdong, sont devenues des interfaces entre l’économie planifiée intérieure et les circuits commerciaux internationaux. Cette continuité historique explique pourquoi la Chine a pu s’ouvrir progressivement au commerce mondial, en s’appuyant sur des réseaux maritimes et des acteurs privés, tout en maintenant un contrôle centralisé.
Les ports asiatiques, comme Shanghai, Hong Kong ou Singapour, jouent un rôle clé dans les échanges régionaux, tout comme les ports méditerranéens historiques. Ces villes sont des interfaces entre des mondes culturels et économiques différents, reliant les hinterlands fluviaux aux routes maritimes mondiales. Par exemple, Shanghai, située à l’embouchure du Yangzi, est devenue un hub commercial majeur grâce à son accès à la mer et à son arrière-pays industriel. Ces ports illustrent aussi les rivalités entre puissances locales et centrales, ainsi que l’importance des diasporas marchandes (comme les communautés Hokkien) dans la circulation des biens et des capitaux.
Dans l’Asie maritime, les acteurs économiques (marchands, pirates, fonctionnaires) pouvaient facilement changer de statut selon les opportunités ou les contraintes politiques. Par exemple, un marchand pouvait devenir contrebandier ou amiral, tandis qu’un fonctionnaire impérial pouvait se reconvertir dans le commerce privé. Cette **fluidité des statuts** était une force du système, car elle permettait une adaptation rapide aux changements politiques ou économiques. Elle explique aussi pourquoi des figures comme Zheng Zhilong ou Koxinga ont pu émerger et jouer un rôle majeur, malgré leur position marginalisée par l’ordre impérial.

