L’être humain continue d’évoluer : sur le plateau tibétain, certaines populations sont très différentes du reste du monde
Pour survivre et se reproduire sur le toit du monde, certains Homo sapiens ont divergé de leur propre espèce. Des humains que l'on croyait simplement acclimatés, et qui se révèlent être, biologiquement, dans une catégorie à part..
L’être humain évolue en permanence depuis son apparition il y a environ 300 000 ans en Afrique. Ce processus, appelé sélection naturelle, a été formalisé par Charles Darwin au XIXe siècle. Il explique que les individus dotés de traits biologiques avantageux dans un environnement donné survivent et se reproduisent davantage, transmettant ces traits à leurs descendants. Ce mécanisme s’applique à toutes les espèces, animales ou végétales, confrontées à des pressions environnementales durables. Contrairement à une idée reçue, l’évolution ne s’arrête pas : elle se poursuit à l’échelle des populations, même chez les humains.
Le plateau tibétain, situé en moyenne à 4 500 mètres d’altitude, présente des conditions environnementales extrêmes pour les humains. À cette hauteur, la pression atmosphérique est réduite, ce qui signifie que l’air contient moins de molécules d’oxygène, bien que sa composition reste identique (21 % d’oxygène et 78 % d’azote). Cette raréfaction de l’oxygène, appelée hypoxie, rend l’acclimatation difficile pour les personnes non habituées. Les visiteurs doivent produire davantage de globules rouges pour compenser, sinon des symptômes comme des maux de tête, des nausées ou des œdèmes (gonflements) peuvent survenir, mettant parfois leur vie en danger.
Les populations tibétaines vivent sur ce plateau depuis plus de 10 000 ans et ont développé des adaptations biologiques uniques pour survivre à l’altitude. Leur organisme ne lutte plus contre l’hypoxie, car ces traits sont désormais intégrés à leur patrimoine génétique, comme la couleur des yeux ou le groupe sanguin. Une étude récente de Cynthia Beall, anthropologue à la Case Western Reserve University (États-Unis), publiée en octobre 2024, confirme que cette adaptation résulte d’une sélection naturelle en cours. Certains gènes liés à la tolérance à l’hypoxie ont évolué en seulement 3 000 ans, soit environ 120 générations, un rythme exceptionnellement rapide pour l’évolution humaine.
Les femmes tibétaines étudiées par Beall et son équipe, âgées de 46 à 86 ans et vivant à plus de 3 500 mètres d’altitude, présentaient des caractéristiques biologiques spécifiques. Leur taux d’hémoglobine (la protéine des globules rouges qui transporte l’oxygène) était dans la moyenne, mais leur sang était saturé en oxygène à un niveau bien supérieur à la normale. Leur débit sanguin pulmonaire était également plus élevé, et leur ventricule gauche (une chambre du cœur) était plus large. Ces adaptations permettent de mieux distribuer l’oxygène aux cellules sans épaissir le sang, ce qui faciliterait la reproduction. En moyenne, ces femmes avaient eu 5,2 enfants, avec des variations allant de 0 à 14.
La *valeur sélective*, concept central de la théorie de Darwin, mesure la capacité d’un individu à transmettre ses gènes à la génération suivante. Dans cette étude, le critère retenu était le nombre d’enfants nés vivants par femme. Les femmes dont les traits biologiques (comme une meilleure saturation en oxygène du sang) permettaient une reproduction plus efficace ont transmis ces caractéristiques à leurs descendants. Ce mécanisme explique pourquoi les adaptations tibétaines se sont répandues rapidement dans la population. L’étude souligne que ces populations représentent l’un des rares exemples où la sélection naturelle sur l’humain est observable à l’échelle d’une civilisation.

