Au Liban, « c'est la vie elle-même qui est dans la ligne de mire »
Tandis que les bombes s'abattent sur le sud du Liban, des « écologies résistantes » naissent. Munira Khayyat, une anthropologue libanaise, étudie ces « pulsions de vie existentielles » sur une terre qui ne cesse de s'embraser.
L’article aborde la situation environnementale et sociale au Liban, un pays du Proche-Orient marqué par des décennies de conflits et d’instabilité politique. Depuis 2019, le Liban traverse une crise économique et financière sans précédent, aggravée par la pandémie de Covid-19 en 2020 et l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, qui a causé la mort de plus de 200 personnes et des dégâts estimés à 3,8 milliards de dollars. Ces événements ont plongé une grande partie de la population dans la pauvreté, avec un taux de pauvreté atteignant 74 % en 2021, selon la Banque mondiale. Le pays est également confronté à des tensions géopolitiques, notamment avec Israël, avec lequel les relations sont historiquement tendues en raison de conflits frontaliers et de litiges territoriaux, comme celui des fermes de Chebaa, une zone disputée entre le Liban, la Syrie et Israël.
Les conflits récurrents, notamment les frappes israéliennes, ont des conséquences dévastatrices sur l’environnement au Liban. Entre 2006 et 2023, Israël a mené plusieurs offensives militaires contre le Hezbollah, un groupe armé chiite libanais soutenu par l’Iran, entraînant des destructions massives d’infrastructures civiles et industrielles. Par exemple, lors de la guerre de 2006, plus de 15 000 bombes ont été larguées sur le Liban, endommageant des sites sensibles comme des raffineries de pétrole, des usines chimiques ou des dépôts de déchets toxiques. Ces attaques ont provoqué des pollutions majeures, comme la contamination des sols et des nappes phréatiques par des métaux lourds ou des hydrocarbures, ainsi que des incendies de forêts causant la destruction de plus de 10 000 hectares de végétation. Ces dégradations menacent la biodiversité locale et les ressources naturelles, déjà fragilisées par une gestion environnementale défaillante.
Face à cette crise environnementale, des collectifs écologistes libanais ont émergé pour défendre les ressources naturelles et alerter sur les risques sanitaires. Parmi eux, Green Line et NAPA (Network for the Advancement of Protected Areas) se distinguent par leurs actions de sensibilisation et de plaidoyer. Ces organisations, souvent composées de jeunes militants, organisent des campagnes de nettoyage des plages polluées par les déchets plastiques ou les marées noires, comme celle causée par l’explosion de Beyrouth en 2020. Elles documentent également les impacts des conflits sur l’environnement, en collaborant avec des experts internationaux pour évaluer les dégâts. Leur travail met en lumière l’absence de politiques publiques environnementales au Liban, où les lois existantes, comme la loi sur les déchets solides de 2018, ne sont pas appliquées en raison de la corruption et du manque de moyens.
Les écologistes libanais font face à des obstacles majeurs dans leur lutte pour la protection de l’environnement. Le premier est d’ordre économique : le Liban dépend fortement des importations de pétrole et de gaz, et les élites politiques, souvent liées à des intérêts économiques, freinent les transitions vers des énergies renouvelables. Par ailleurs, les conflits armés récurrents limitent la capacité des militants à agir sur le terrain, certains étant menacés ou arrêtés par des groupes armés ou des forces de sécurité. Enfin, la crise financière a réduit les financements disponibles pour les projets environnementaux, obligeant les collectifs à se tourner vers des donateurs internationaux, comme des ONG européennes. Malgré ces défis, ces mouvements persistent, portés par une volonté de préserver l’environnement pour les générations futures, dans un pays où la survie quotidienne prime souvent sur les enjeux écologiques.
L’article donne la parole à plusieurs acteurs de la résistance écologique au Liban, illustrant leur engagement malgré les difficultés. Par exemple, *Rania Masri*, une militante écologiste et universitaire, dénonce l’impunité des responsables des pollutions environnementales, souvent liés au pouvoir politique ou militaire. Elle souligne que les communautés locales, comme celles des villages frontaliers avec Israël, sont les premières victimes des dégradations écologiques, subissant des cancers ou des malformations congénitales attribués à la pollution. Un autre témoignage est celui de *Karim Eid-Sabbagh*, un chercheur qui étudie l’impact des conflits sur les écosystèmes, notamment dans la région de Tyr, où les bombardements ont détruit des récifs coralliens et des zones humides. Ces récits montrent comment l’écologie devient un acte de résistance politique et sociale dans un pays où la justice environnementale est rarement rendue.

