« Diktat végane » : en Suisse, un vote populaire sur l'alimentation divise le pays
Les Suisses vont voter sur une proposition visant à augmenter largement l'autonomie alimentaire du pays, par une production végétale plus importante. Une initiative rejetée par les éleveurs et la majorité des politiques.
La Suisse organise un vote populaire le 24 septembre 2023 sur une initiative intitulée Initiative pour une alimentation saine, surnommée par ses détracteurs « Diktat végane ». Cette proposition, portée par des associations écologistes et végétariennes, vise à modifier la Constitution fédérale pour intégrer des objectifs ambitieux en matière d'alimentation durable. Elle demande notamment que la Confédération suisse encourage une alimentation plus végétale, réduise de 50 % les émissions de gaz à effet de serre liées à l'agriculture d'ici 2040, et limite l'usage des pesticides de synthèse. Le gouvernement suisse et une partie de la population s'opposent à cette initiative, craignant une ingérence excessive dans les choix individuels et une remise en cause des traditions agricoles locales.
L'initiative propose plusieurs mesures phares pour transformer le système alimentaire suisse. Elle vise à ce que 30 % des terres agricoles soient dédiées à des cultures végétales d'ici 2050, contre environ 20 % actuellement. Elle exige également que la part des protéines végétales dans l'alimentation des Suisses passe de 60 % aujourd'hui à 70 % d'ici 2035. Pour y parvenir, l'État devrait subventionner davantage les agriculteurs qui adoptent des pratiques durables, comme la réduction des pesticides ou l'élevage en plein air. Les promoteurs de l'initiative, regroupés sous la coalition Alimentation durable, estiment que ces changements sont nécessaires pour protéger l'environnement, la santé publique et le bien-être animal.
Le Conseil fédéral suisse, c'est-à-dire le gouvernement du pays, et le Parlement s'opposent fermement à cette initiative. Ils arguent que les objectifs fixés sont irréalistes et pourraient nuire à la souveraineté alimentaire du pays. Selon eux, une transition aussi rapide vers une alimentation végétale menacerait les éleveurs, notamment les producteurs de viande et de lait, qui représentent une part importante de l'économie agricole suisse. Le gouvernement propose en contrepartie un plan moins contraignant, appelé Stratégie alimentation durable, qui mise sur des incitations volontaires plutôt que sur des obligations légales. Les opposants à l'initiative craignent aussi une hausse des prix des denrées alimentaires et une dépendance accrue aux importations.
Les défenseurs de l'initiative, soutenus par des scientifiques, des médecins et des associations de protection animale, mettent en avant plusieurs arguments. Ils soulignent que l'agriculture suisse contribue à 13 % des émissions de gaz à effet de serre du pays, un chiffre qu'il faut réduire d'urgence pour respecter l'Accord de Paris sur le climat. Ils rappellent aussi que la consommation excessive de viande est liée à des problèmes de santé publique, comme les maladies cardiovasculaires ou certains cancers. Enfin, ils estiment que les subventions agricoles actuelles, qui favorisent souvent l'élevage intensif, devraient être réorientées vers des modes de production plus respectueux de l'environnement et du bien-être animal.
Le débat dépasse le cadre environnemental pour toucher à des questions économiques et sociales majeures. La Suisse compte environ 56 000 exploitations agricoles, dont une grande partie repose sur l'élevage. Une transition vers une alimentation plus végétale pourrait entraîner des pertes d'emplois dans ce secteur, estimé à 150 000 emplois directs et indirects. Les partisans de l'initiative répondent que de nouveaux emplois pourraient émerger dans les filières végétales, comme la production de légumineuses ou de substituts de viande. Le secteur agroalimentaire suisse, qui pèse 10 milliards de francs suisses par an, est également divisé : certaines entreprises, comme les producteurs de fromage ou de chocolat, craignent une baisse de leur compétitivité si les règles changent.
Les partis politiques suisses sont profondément divisés sur cette question. Les Verts et le Parti socialiste soutiennent l'initiative, arguant qu'elle est indispensable pour l'avenir du pays. À l'inverse, l'Union démocratique du centre (UDC), parti de droite nationaliste, y est farouchement opposée, la qualifiant de *« diktat »* imposé par une minorité militante. Le Parti libéral-radical et le Centre, deux partis centristes, adoptent une position plus nuancée, reconnaissant la nécessité de changer les pratiques agricoles mais rejetant les mesures trop radicales. Cette division reflète un clivage plus large entre les régions urbaines, souvent favorables à l'initiative, et les zones rurales, où l'agriculture traditionnelle reste très ancrée.

